Alibaba, géant chinois de l’Internet, et son leader Jack Ma rachètent un quotidien de référence, le South China Morning Post (SCMP) et provoquent des cris d’orfraie.

«Les craintes de pertes d’indépendance éditoriales sont légitimes», affirme Kamel Mellahi, professeur de gestion l’université de Warwick. «La plateforme internet augmentera toutefois le lectorat du journal et permettra des offres combinées», selon cet expert.

Cette expansion vers la presse était prévisible. «Les portefeuilles des gens se remplissent, mais les têtes sont vides», avait déclaré la star chinoise du Web pour expliquer son engagement dans l’industrie du cinéma. «Ensuite, ce sera le tour des médias», prévoyait dans son livre sur Alibaba Porter Erisman, l’un des premiers employés occidentaux du groupe (Alibaba’s World, éd. Macmillan, 2015) et vice-présent d’Alibaba de 2000 à 2008.

«Au fur et à mesure que le gouvernement réduit son contrôle des médias, les entreprises internet vont en profiter», écrit l’auteur. «Si vous ouvrez la porte, il est inévitable que des mouches vont entrer», disait Deng Xiaoping. Le gouvernement en espère une croissance plus dynamique, mais des informations politiques ne manqueront pas de s’engouffrer. Pour Jack Ma, fils d’acteur, les médias et les loisirs sont des sources d’expansion. Son ambition n’est pas mince: «Créer une place où les gens se rencontrent, travaillent et même vivent en ligne.»

L’homme qui vaut 22 milliards

Jack Ma, qui dit ne rien comprendre aux ordinateurs, est un entrepreneur qui «vaut» 22,7 milliards de dollars, selon Forbes. Ce professeur d’anglais de Hangzhou, né en 1964, a pourtant raté à deux reprises l’examen d’entrée à l’université.

30 ans, en voyage aux Etats-Unis, il écrit pour la première fois sur un ordinateur. Il tente le mot de «bière» sur Internet et ne voit aucune boisson chinoise apparaître sur l’écran. Il décide alors de créer un annuaire en ligne en Chine. Malheureusement, Hangzhou n’a pas d’accès internet. Désirant se lier à une société télécom publique pour s’engager dans l’ère numérique, il constate que son chef ne voit dans Internet qu’un moyen de contrôle. Il décide alors, en 1999, de créer Alibaba et d’en faire «le sésame des opportunités d’échange en ligne globales». Il démarre dans un appartement de Hangzhou avec 17 copains. Après deux ans d’activité, le nombre de clients lui permet de demander aux clients 2000 dollars pour un placement prioritaire sur son site. Le seuil de rentabilité est atteint en 2003.

Jack Ma se dit convaincu de la nécessité d'«être parano pour réussir à l’ère numérique». Il n’hésite pas à attaquer Ebay, qui détient 95% du marché chinois. Alibaba lance Taobao, sa plateforme pour consommateurs. A l’inverse du système d’enchères américain, elle est gratuite et encourage les clients à discuter (live chat).

Indépendant de l’Etat

Alibaba, entré en bourse en 2014, vaut 200 milliards de dollars et représente 80% des transactions d’ecommerce chinoises. Plus de la moitié des paquets expédiés en Chine proviennent des sites d’Alibaba. Son unité financière gère plus de 90 milliards. Une expansion incroyable pour une entreprise «qui n’a pas de plan», selon son fondateur. Ce dernier parle même de «Alibaba et les 1001 erreurs». Porter Erisman explique ce mode de management instinctif par la pensée taoïste. La gestion occidentale ressemble au rocher, le style chinois, à son avis, à l’eau vive.

Rien ne montre que Jack Ma serait un représentant de la Chine officielle et du gouvernement. Son premier soutien financier n’est pas venu de l’Etat en 1999, mais de Goldman Sachs et du Japonais Softbank. A l’inverse des sociétés internet de Hongkong, dominées par les enfants de riches magnats, celles de Chine continentale constituent une «méritocratie, fondée les bonnes idées, le travail et l’innovation», selon Porter Erisman. Lorsqu’Alibaba peine à trouver ses premières sources de revenu, Jack Ma refuse de frapper à la porte des gouvernements locaux «réalisant vite qu’ils demanderaient des pots-de-vin», selon l’auteur. «Je suis pleinement convaincu qu’Alibaba s’est développé en dépit et non à cause du gouvernement», juge-t-il.

Pour sa part, le principal intéressé affiche ses principes: «Aimer le gouvernement, mais ne pas l’épouser». Comme d’autres héros locaux, il lui est plus facile que d’autres d’obtenir des licences dans les médias et la finance. Il rassure Pékin lorsqu’il annonce son intention de confier, à sa succession, le contrôle de l’entreprise à ses 27 partenaires et non à des forces étrangères. Jack Ma fait penser au marathonien. Son principe: «C’est dur aujourd’hui, demain sera plus dur et le jour suivant sera magnifique. Mais beaucoup mourront demain soir.»