Les grands groupes espagnols, anciens monopoles publics privatisés au cours de ces quatre dernières années, ne veulent rien rater du mouvement des grandes concentrations et restructurations qui se font à l'échelle européenne. C'est le cas de Telefonica (télécoms), désireux d'un mariage avec British Telecom, comme de Repsol, groupe pétrolier désormais maître du marché argentin, et d'autres encore… Le géant du secteur électrique, Endesa, a lui aussi des ambitions mondiales et se prépare à de plus grandes manœuvres.

Hier, l'entreprise a décidé d'affecter 3 milliards d'euros (près de 5 milliards de francs) afin de couvrir les coûts de réduction de ses effectifs. Cette mesure concerne surtout les filiales en Amérique latine, où le groupe est très puissant. En territoire latino-américain seulement, la compagnie électrique entend supprimer 8958 emplois. Au niveau mondial, Endesa voudrait réduire le nombre de ses employés de 34 916 personnes à 22 000.

Cette initiative est symptomatique du pouvoir qu'Endesa a pris en Amérique latine et principalement dans le cône sud. Il s'agit d'une tendance lourde de l'économie espagnole (grands groupes et banques) qui, depuis le milieu des années 90, a entrepris ce qu'on dénomme, non sans ironie, la «Reconquista», en référence à une reconquête économique des anciennes colonies de l'Empire. Aujourd'hui, l'Espagne est le deuxième investisseur dans la région, derrière les Etats-Unis.

Début 1999, Endesa s'était emparée de 64% d'Enersis, la compagnie électrique argentine, et de 60% d'Endesa Chile. Sans compter ses importantes participations au Brésil, au Pérou et en Colombie. On peut s'attendre, dans les jours à venir, à d'importantes mobilisations syndicales là-bas. Du côté d'Endesa, on faisait savoir hier que le groupe se sent «assez solidement implanté pour y faire face». De fait, les principaux obstacles semblent avoir été écartés.

Au Chili, notamment, l'OPA d'Endesa contre Endersis, en février-mars 1999, avait provoqué la colère de l'exécutif chilien. D'autant qu'à cette époque, Madrid était jugé responsable de la détention d'Augusto Pinochet à Londres.

La course à la rentabilité

Comme les autres poids lourds espagnols, Endesa s'est lancée à fond dans la course à la rentabilité. Son président Rodolfo Martín Villa vient d'ailleurs d'annoncer de bons chiffres pour l'année 1999 (ventes de 13,4 milliards d'euros et bénéfice d'exploitation de 2,8 milliards d'euros). A ses yeux, le temps presse. Le marché espagnol, autrefois timoré, est devenu le théâtre de mouvements de concentration importants, qui obligent à de drastiques réductions d'effectifs. Et le secteur énergétique, longtemps immobilisé, n'est plus à la traîne. En novembre, une fusion était annoncée entre le groupe pétrolier Repsol et Iberdrola, le concurrent d'Endesa dans le secteur électrique. Par le jeu des participations croisées, Gaz Natural devait forcément entrer dans la course et faire partie du géant à naître.

Dans la nouvelle carte du secteur électrique, le négoce du gaz est devenu déterminant. C'est pourquoi Rodolfo Martin a tout fait pour bloquer cette fusion, sans quoi Endesa risquait de se retrouver minoritaire. Pour l'instant, grâce à l'arbitrage d'un gouvernement désireux de maintenir le jeu de la concurrence, il y est parvenu. Il sait aussi que l'avenir est aux méga-concentrations. Autant donc être le plus fort pour ne pas se faire croquer.