Les météorologues appellent cela un «signe avant-coureur de dépression». Les conjoncturistes économiques n'ont pas tout à fait le même vocabulaire, mais feraient bien de s'en inspirer. Depuis quelques semaines, les mauvaises nouvelles noircissent avec la régularité du métronome le ciel des «fondamentaux» macro-économiques de Grande-Bretagne. Croissance en berne, inflation en hausse, loyer de l'argent de plus en plus cher, il ne se passe pas une journée sans que les milieux d'affaires scrutent avec inquiétude l'avenir. Ils savent que les lendemains vont déchanter après six ans de croissance soutenue; mais jusqu'ici on ne sait pas encore si (ou quand) ce fort ralentissement de l'activité débouchera sur une récession «à contre-cycle», au moment où le reste de l'Europe (France, Allemagne, Suisse) voit précisément la croissance repartir et le chômage baisser.

Sur le front de l'emploi, la morosité ambiante se traduit désormais par des licenciements secs, les premiers à cette échelle depuis plusieurs années. Après l'annonce il y a trois semaines de 1500 suppressions d'emplois chez le constructeur automobile Rover, le fabricant de gaz industriels BOC Group Plc a fait savoir hier qu'il allait supprimer 5000 postes de travail dans une vaste restructuration de l'entreprise étalée sur deux ans. La firme supprimera 3700 emplois (dont 500 au Royaume-Uni), sur un total de 41 000, et dégraissera également 1200 places dans ses filiales. Ces coupes sombres font partie d'une stratégie de redressement de l'entreprise au plan mondial – elle est particulièrement affectée en Asie, où elle domine le marché des gaz industriels.

Le PDG de BOC Group, Danny Rosenkranz, a également indiqué hier que l'excessive cherté de la livre sterling face aux principales devises de référence avait passablement handicapé l'exercice écoulé (50 millions de francs suisses de pertes de change, sur un volume d'affaires d'environ 6 milliards de francs suisses). Au Stock Exchange de Londres, le titre BOC se traîne désormais à son plus bas niveau depuis trois ans. Les licenciements de BOC ne constituent probablement que la pointe immergée de l'iceberg.

La plupart des analystes s'accordent à estimer que plus de 100 000 emplois sont directement menacés dans l'industrie britannique d'ici au début de l'année prochaine si la livre sterling ne baisse pas d'au moins 15 à 20% face au dollar et au deutsche Mark, pour retrouver un semblant de compétitivité. Le taux de chômage, aux alentours de 6,3%, n'a pas encore commencé à remonter, mais les statistiques sont souvent décalées en Grande-Bretagne, et il faudra attendre octobre pour commencer à mesurer réellement l'ampleur de ce retournement de conjoncture.

Reste que le moral n'est pas vraiment au beau fixe dans le pays. La consommation des

ménages a brutalement ralenti depuis quelques semaines, et la Confederation of British Industry (CBI), la principale association patronale, notait hier que les carnets de commande se rétrécissent comme peau de chagrin d'un bout à l'autre du Royaume. «Pour la première fois, nous avons constaté que la baisse des exportations due au cours trop élevé du sterling n'est plus compensée par la hausse de la demande intérieure», explique Sudhir Junankar, économiste auprès du CBI.

Pire, le secteur des services, qui «tirait» la croissance depuis plusieurs années, manifeste à son tour des signes d'essoufflement. Quand il rentrera de ses longues vacances, le gouvernement New Labour de Tony Blair devra bien trouver une réponse à cette accumulation de points d'interrogation à l'horizon. Ou comment passer du triomphalisme à la gestion de crise en dix leçons.