Sa consommation fléchit sur certains marchés, mais à l’échelle mondiale, la bière domine. Blonde, brune ou blanche, la boisson amère coule à flots aux quatre coins du monde, y compris dans des pays où son arrivée est relativement nouvelle – en Inde, en particulier.

Plus de 200 milliards de litres sont absorbés par an. Le champion? La République tchèque. Chaque habitant y ingurgite 158 litres, le triple d’un Suisse. Les Européens y consacrent 125 milliards d’euros par an. De quoi mettre de l’eau à la bouche des brasseurs.

Une réorganisation à marche forcée

Face à une demande sans cesse en hausse, l’industrie de la bière se réorganise depuis une trentaine d’années à coup de fusions et acquisitions. La consolidation s’est imposée face d’une part au renchérissement des coûts des matières premières, mais aussi de l’aluminium et du verre, et d’autre part, à la multiplication de petites brasseries. Techniquement faciles à opérer, ces dernières grignotent lentement mais sûrement des parts de marché.

Dernier acte de la consolidation du secteur: le rachat par AB InBev, le géant belgo-brésilien, numéro un mondial, basé à Louvain en Belgique, de son principal concurrent SabMiller, enregistré au Royaume-Uni et résultat de la fusion de Sab (Afrique du Sud), Miller (Etats-Unis) et Forster (Australie). Bruxelles a donné son feu vert mardi soir.

La nouvelle entité vendra deux fois plus de bière et réalisera des bénéfices quatre fois plus élevés qu’Heineken (Pays-Bas), le numéro trois mondial de la bière. Par rapport à Carlsberg (Danemark), le numéro 4, ses ventes seront cinq fois supérieures et ses bénéfices seront multipliés par douze. Cette opération ouvre aussi le marché africain, dominé par SabMiller, à AB InBev.

Une opération à… 92 milliards d’euros

Coût de l’opération: 92 milliards d’euros. Ce qui en fait le troisième plus grand rachat d’entreprises de ces dernières années. Derrière Vodafone-Mannesmann en 1999 pour 150 milliards d’euros, et Vodafone-Verizon en 2013, 115 milliards. En forme de dot, SabMiller ramène plus de 200 marques dont Barmen Pilsner, Forster, Atlas, Miller, Tyskie, Lech. Qui rejoindront les Corona, Stella Artois, Leffe et Budweiser.

«Notre décision garantit que la concurrence ne sera pas affaiblie sur les marchés et que les consommateurs ne seront pas lésés», a affirmé la commissaire Margrethe Vestager en charge de la Concurrence à la Commission européenne. «Nous avons voulu assurer que la disparition d’un concurrent ne débouche par sur une augmentation des prix.»

Selon Bruxelles, le secteur de la bière souffre d’une coordination tacite entre les principaux brasseurs internationaux en matière de prix. «Il n’y a pas de réunion secrète où les prix sont fixés, fait remarquer un fonctionnaire. En revanche, lorsque le leader augmente le prix, les autres suivent. Soit par l’appât du gain ou par crainte de mesures de rétorsion.»

Quelques conditions de l’UE

Dans ce contexte, la bénédiction de la Commission européenne à la mégafusion est soumise à quelques conditions. Notamment que SabMiller se désengage de ses opérations en Europe de l’Est (Hongrie, Roumanie, République tchèque, Slovaquie et Pologne) où elle a une forte présence. Anticipant une telle exigence, le groupe sud-africain–américain avait déjà pris les devants en avril dernier. Idem en Italie où le groupe vient de céder sa participation de la brasserie Peroni (Italie) et de Grolsch (Pays-Bas) au géant japonais des boissons Asahi Group.

En 2014, un peu moins de 200 milliards de litres de bières ont été produits dans le monde, selon Euromonitor. Cette même année, 341 millions de litres ont été brassés en Suisse. Moins de deux pour mille de la production mondiale.

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Le Brésil, un brasseur mondial

Tout a commencé en 1888 lorsque l’ingénieur Joseph Villiger, un immigré suisse au Brésil, fonda la Companhina Cervejaria Brahma (CCB) pour fabriquer de la bière. Passée aux mains du géant belgo-brésilien InBev en 2004, la brasserie tourne toujours; elle est même la cinquième au monde. Son produit phare: Brahma qui, dans l’hindouisme, signifie créateur du monde. Le Suisse, dit-on, était un adepte de cette religion.

En 1989, la CCB a été rachetée par un autre immigré suisse, Jorge Lemann, et deux de ses partenaires, pour 50 millions de dollars. En 2001, Brahma a fusionné avec son principal concurrent Antarctica. Pour éviter d’être épinglé par les autorités de la concurrence, les deux sociétés avaient joué la carte de la fierté nationale, faisant croire que la nouvelle société baptisée AmBev serait parmi les précurseurs des multinationales brésiliennes parties à la conquête du monde.

AmBev a visé la Belgique. En 2004, elle a fusionné avec Interbrew, brasseur de Stella Artois et Beck’s au coût de 11 milliards de dollars. Depuis 2005, la multinationale est dirigée par Carlos Alves de Brito, un protégé de Jorge Lemann. Ce natif de Rio de Janeiro est arrivé en Belgique avec une équipe de cadres brésiliens. Ce qui à l’époque avait fait grincer beaucoup de dents.

Carlos Alves de Brito orchestrera en 2008 le rachat de l’américain Anheuser-Busch, l’un de ses principaux concurrents aux Etats-Unis et dont le produit phare Budweiser est un grand succès. Le Brésilien vient de rajouter SabMiller à son tableau de chasse.