Depuis qu'Alexander Briw a lâché ses deux bombes, le monde laitier suisse ne s'en est pas remis. Bombe No 1: début novembre, le directeur des achats d'Elsa (Migros) demande que les producteurs baissent le prix du lait livré aux transformateurs - «de 5, 10, 15 ou 20 centimes, cela n'est pas encore clair», dit-il.

Vingt centimes de moins par litre? Les producteurs retiennent le dernier chiffre, et leur sang ne fait qu'un tour. Eux qui avaient obtenu, suite à une grève du lait, une hausse de 6 centimes en juin alors que le marché leur était favorable sont confrontés à un brutal retournement de situation. Les excédents ont fait chuter les prix en Europe: fin septembre, le litre de lait s'y négociait en moyenne 30 centimes moins cher qu'en Suisse, et l'écart augmente.

Dans ces conditions, la manifestation organisée par Uniterre ce mercredi matin à Estavayer pour réclamer le litre de lait à 1 franc (contre 78 centimes environ actuellement) a quelque chose d'anachronique. «Notre message aux consommateurs est que la qualité a un prix, argumente Pierre-André Tombez, président d'Uniterre. Si la Suisse se met à importer 30% de son lait de l'UE, cela représentera 50 000 camions sur les routes!»

Uniterre, dont l'activisme avait entraîné les autres associations pour arracher la hausse de 6 centimes en juin dernier, paraît moins bien placé cette fois. Il ne compte que 400 producteurs, sur environ 27 000 au total. Quant à la Fédération des producteurs suisses de lait (FPSL) qui chapeaute les principales organisations, elle est d'ores et déjà résignée à effacer la hausse de juin.

Ce qui l'inquiète davantage est la bombe No 2 lâchée par Alexander Briw. Celui-ci a pris la présidence d'une nouvelle organisation, l'Association lait suisse (ALS), qui regroupe les quatre gros transformateurs Elsa, Emmi, Cremo et Hochdorf (plus de 90% du lait traité). L'ALS coupe ainsi l'herbe sous les pieds du «pool des producteurs», un projet lancé en 2007 par la FPSL et qui a buté sur les tares classiques du monde agricole: division des forces (30 organisations à mettre d'accord) et conflits d'intérêts.

Un système mixte

«Chaque mois, la Suisse perd l'équivalent de 3 millions de kilos face à l'étranger. Si nous voulons rester compétitifs, il faut organiser une interprofession efficace», dit Alexander Briw. L'ALS vise ce rôle, laissant à la FPSL le soin de «discuter stratégie et philosophie». Dans la perspective de la fin des contingents en mai 2009, elle propose un système mixte de contrats à long terme garantissant des prix réguliers pour 80 à 90% de la production, et de bourse pour le solde.

«Il ne faut pas que cette bourse serve de référence pour les contrats à long terme», dit Daniel Koller, secrétaire romand de la FPSL. Les producteurs, éparpillés, craignent de ne pas faire le poids au sein de l'ASL face aux géants Elsa, Emmi et autres. Mais en échouant à constituer leur «pool», ils ont laissé les géants de la transformation reprendre la main.