Connaissez-vous l'effet Lou Dobbs? Dans son émission Exporting America, l'animateur de CNN dresse la liste des sociétés américaines qui déplacent des emplois à l'étranger au détriment des travailleurs américains. Pour Lou Dobbs, des mesures protectionnistes s'imposent si les Etats-Unis veulent conserver l'emploi, et les salaires de ceux qui ont encore un travail.

Très visible, cet effet négatif des délocalisations se trouve au cœur du difficile sommet sino-américain qui se tient jusqu'à aujourd'hui à Washington. Pourtant, il est à relativiser, explique au Temps Gene Grossman, professeur à Princeton University, et référence mondiale en matière d'économie internationale.

Nouvelle technologie

Invité cette semaine à HEC Lausanne*, l'universitaire américain met notamment en lumière un effet positif (dit de productivité) créé par les délocalisations, y compris pour les salariés peu qualifiés qui en sont pourtant les premières victimes. En délocalisant une partie de leur production dans un pays à bas coût de main-d'œuvre, les entreprises deviennent plus concurrentielles. La mécanique s'apparente à l'adoption d'une nouvelle technologie. Ces entreprises peuvent ensuite mieux se développer, et créer de nouveaux postes pour toutes les catégories d'employés.

En se basant sur l'évolution des bas salaires entre 1997 et 2004, Gene Grossman montre que «les gains de productivité obtenus par les entreprises qui ont délocalisé certaines tâches ont soutenu les bas salaires, ce qui dément les craintes de Lou Dobbs».

Pour ceux qui perdent leur emploi, l'économiste compte sur l'Etat qui «doit remplir son rôle d'amortisseur». Et ce n'est en tout cas pas une raison suffisante pour s'opposer aux délocalisations, poursuit-il avant d'ajouter: «On exagère les dangers de la mondialisation. Les Etats-Unis enregistrent un important déficit commercial, mais cela n'empêche pas le taux de chômage d'être sous les 5%.»

Ricardo revisité

L'approche de Gene Grossman renouvelle par ailleurs l'analyse du commerce international, construite sur les écrits de David Ricardo... au début du XIXe siècle. A l'époque de l'économiste anglais, le Portugal avait intérêt à se spécialiser dans le vin, l'Angleterre dans le textile. Aujourd'hui, la spécialisation se fait par «tâche». Gene Grossman prend l'exemple de la poupée Barbie: «Elle est dessinée en Californie, ses cheveux sont fabriqués au Japon, l'assemblage a lieu en Indonésie et Malaisie... Et sa commercialisation s'organise sur toute la planète. Les délocalisations font complètement partie du processus de fabrication.»

Que pense-t-il du Swiss made que l'horlogerie veut renforcer? «S'il s'agit juste de renforcer l'image de marque, pas de problème. Mais on peut vite le transformer en mesure protectionniste.»

Enfin, la multiplication des accords commerciaux bilatéraux, en réponse au blocage du cycle de Doha, l'inquiète. «Moins efficaces que ceux signés sur une base multilatérale, ces accords se font entre partenaires, et non avec les pays qui offrent les coûts les plus bas», conclut-il.

*Dernière conférence ce soir à 17h15, Extranef, Unil Dorigny. Entrée libre.