«Les trois ou quatre plus grands fonds biotechnologiques au monde sont suisses, mais investis aux Etats-Unis. Ce qui est un peu absurde!» Le constat, pour dépitant qu'il soit, appartiendra peut-être au passé dans quelques années. Aux yeux de Vincent Ossipow, spécialiste des biotechnologies chez Pictet et Cie, le secteur n'est plus l'apanage des seuls Américains, loin s'en faut. Depuis deux ou trois ans, une dynamique redoublée de création d'entreprises, d'implantations exogènes aussi, transforme l'Arc lémanique (et jusqu'à Neuchâtel) en véritable pôle biotechnologique. La naissance de la firme GeneProt, spécialisée dans la recherche sur le protéome (voir Le Tempsdu 22 avril) en constitue une belle illustration (à l'instar de Modex, GeneBio, Novimmune et d'autres avant elle), même s'il est difficile de prendre la mesure réelle de cette société sur la base d'une information encore parcellaire, note un observateur attentif.

Chose certaine toutefois: le champ d'investigation de la future Geneva Proteomics est celui de l'avenir, consécutif au passage obligé du séquençage du génome humain. Il s'agira pour la société genevoise de dresser sur le mode industriel un catalogue aussi complet que possible de la structure des protéines exprimées par nos gênes. Autrement dit de dresser notre protéome, entreprise autrement plus complexe que celle du génome, puisque production et structure des protéines sont par nature changeantes. L'objectif in fine? L'obtention de protéines à usage thérapeutique ou de diagnostique.

Si une banque comme Pictet et Cie se met à suivre de près le fourmillement biotechnologique sur sol suisse, cela n'est pas dû au hasard. Mais à une petite révolution mentale au sein de l'Alma mater. «Tous les ingrédients étaient là, estime Vincent Ossipow. Il manquait l'étincelle de l'esprit d'entreprise (à laquelle il faut ajouter une volonté politique clairement affichée par le canton de Genève notamment)». Finie la cassure entre économie et université, aujourd'hui, le monde académique fait progressivement sien le fameux modèle américain du transfert de technologie. Un observateur relève également que le génome humain étant séquencé, l'interêt se porte sur l'étape suivante, la protéine, vieux cheval de bataille des universitaires romands.

Dynamique en termes de savoir

De longue date, Genève a fait ses preuves à l'échelle mondiale dans le domaine de la biologie moléculaire. Elle abrite également Swiss Prot, la plus importante banque de données de protéines du monde, créée par l'institut suisse de bio-informatique. Sur le plan académique, l'université du bout du lac, celle de Lausanne, l'EPFL et d'autres centres spécialisés créent une dynamique remarquable en termes de savoir et de recherche dans le domaine des sciences de la vie. Leurs domaines d'excellence touchent surtout à l'immunologie et au domaine de la génomique/protéomique (d'où le concept de Protein Valley récemment adopté).

Selon Bernard Mach, spécialiste reconnu, actif à plusieurs niveaux dans le secteur des biotechnologies, «la création des sociétés reflète les points de forces des universités». Le même salue le rapport fécond entre monde académique et économie, mais prévient: «Il faudra régler très clairement et de manière transparente» les relations entre public et privé, sous-entendu aussi les modalités de travail des universitaires à cheval sur les deux secteurs, afin d'éviter de prêter le flanc à la critique.

Chaque année entre 12 et 16 étudiants obtiennent à Genève un DEA en bio-informatique. Ce sont eux, mais aussi les laborantines et laborantins, les biochimistes et les biologistes, parfois difficiles à placer, qu'emploient ces nouvelles sociétés. GeneProt indique qu'elle aura également besoin de spécialistes de la spectrométrie de masse, dont Zurich est un pôle de formation. Ajoutant à cela la «qualité exemplaire» de ces nouvelles sociétés et la «sophistication des investisseurs, qui ont une très bonne appréhension du secteur», Vincent Ossimow se montre extrêment positif. L'effet boule de neige dans le domaine des biotechnologies ne fait que commencer.