politique monétaire
Artisan de la gestion de la crise suédoise des années 1990, Stefan Ingves tire les leçons pour l’euro. «Il faut intervenir le plus vite possible», explique le président de la banque centrale du pays
Souvent citée comme un modèle de bonne gestion de la crise immobilière, la Suède est un pays que connaît très bien Stefan Ingves. Actuel président de la banque centrale de Suède (Riksbank), il est l’ancien sous-secrétaire et responsable du Département des marchés financiers du Ministère des finances durant les années 1980 et, surtout, dans la première partie des années 1990, au moment où le pays risquait de sombrer. Sauvetage de banques, creusement de l’endettement public, récession, une expérience qui rappelle la crise financière de 2008 et de la dette dans la zone euro. Stefan Ingves donne son analyse de la situation actuelle à la lumière des événements suédois. Egalement président du Comité de Bâle sur la supervision bancaire, le grand argentier sera par ailleurs à Genève mardi pour une conférence, organisée par le Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB). La conférence aura lieu à 18h30 à l’IHEID (Auditorium Freymond, parc Barton).
Le Temps: Qu’avez-vous appris durant la crise financière en Suède dans les années 1990 et qui s’est révélé utile pendant la crise financière de 2008?
Stefan Ingves: Les leçons que j’ai apprises lors de cette crise en Suède s’appliquent à beaucoup d’autres situations. D’abord, le déni domine. Ensuite la crise empire et, à un certain moment, il faut agir. J’en ai conclu qu’il fallait intervenir le plus vite possible et avec énergie, car plus on attend, plus c’est difficile et coûteux.
– Est-ce que cela s’applique également à crise de la dette dans la zone euro?
– Je dirais que cela dépend des pays, mais il est évident que la limite de 60% de dette publique sur le PIB parmi les critères de Maastricht n’a pas été choisie au hasard. Cela devrait servir de signal d’alarme. Or, tout le monde pense toujours que «cette fois, c’est différent». Il est difficile, au début, d’appréhender la gravité de la crise. Mais la réalité finit toujours par nous rattraper. Dans le cas de notre crise des années 1990, nous étions dans une situation grave, mais le reste du monde se portait bien. Cela aide. Et pourtant, il nous a fallu une décennie pour passer d’un endettement public de 75-80 à 55%. C’est la leçon: il faut du temps pour retrouver des bases saines et sortir de la crise. Aujourd’hui, beaucoup de pays traversent une période difficile, ce qui rend la sortie encore plus lente.
– Pouvez-vous dire que les leçons des crises bancaires ou des crises de la dette précédentes ont été apprises?
– On dit toujours cela, mais les crises sont récurrentes. On essaie de tirer les leçons, de renforcer les règles. Mais, d’une certaine manière, chaque génération doit vivre sa crise pour en tirer les leçons. Et elles sont rapidement oubliées. C’est pourquoi il faut maintenir une réglementation stricte.
– La création de l’union bancaire en Europe et les mesures réglementaires plus strictes, comme Bâle III, seront-elles utiles pour éviter que l’histoire ne se répète? Serait-il aussi nécessaire de séparer les banques d’investissement des banques de détail?
– Dans les cas de Bâle III et de l’union bancaire, il s’agit d’étapes très importantes pour renforcer le système. Pour ce qui est de la séparation des activités bancaires, c’est un débat récurrent. Cela dépend de la structure du secteur bancaire et des pays. Si un pays dispose d’un petit secteur bancaire, la question ne se pose pas vraiment. Dans le cas contraire, cela peut être utile. Quoi qu’il en soit, il faut un très bon système de résolution en cas de crise.
– Dans le cas de la Suisse, dont le secteur bancaire est énorme par rapport à son économie, par exemple?
– Je ne peux pas me prononcer sur la Suisse.
– Comment les banques centrales pourront-elles sortir des politiques monétaires très accommodantes et de l’assouplissement quantitatif (QE)?
– Techniquement, ce n’est pas difficile. Les banques centrales savent comment procéder. Notre bilan avait gonflé entre 2008 et 2009, et il a finalement fallu très peu de temps pour revenir à un niveau moyen et sortir des mesures non traditionnelles. Cela peut évidemment prendre plus de temps et il est difficile d’estimer le moment idéal pour commencer à le faire, mais c’est tout à fait possible. Nous avons su le faire et je suis tout à fait confiant dans le fait que les autres banques centrales parviendront à trouver le moment opportun, sans donner un coup de frein au retour de la croissance, ni laisser l’inflation s’envoler et devenir non maîtrisée.
– Faut-il davantage de coordination entre les banques centrales?
– Les banques centrales se parlent beaucoup, mais il est communément admis que la politique monétaire concerne avant tout chaque pays.
– Pourtant, lorsque la Réserve fédérale américaine prend une décision, cela peut avoir des effets sur beaucoup d’autres pays, notamment les émergents, qui ont vu des masses de liquidités affluer et renchérir leur monnaie.
– C’est vrai. On peut observer des effets sur d’autres pays. Mais c’est aux Etats-Unis de juger de la politique monétaire qui leur convient le mieux et, s’ils sortent des mesures très accommodantes, ce sera le signe que l’économie se porte mieux. Et cela, le reste du monde en profitera.