ouzbékistan

Genève, centre de l’empire Karimov

Les câbles diplomatiques américains révèlent les réseaux helvétiques de la fille du président ouzbek. Et le rôle central de Zeromax, une étrange société de Zoug mise en liquidation l’été dernier

Durant cinq ans, les câbles envoyés par l’ambassade américaine de Tachkent auront écorné le sillage glamour laissé derrière elle par la fille aînée du président de l’Ouzbékistan. Classées confidentielles, huit de ces dépêches omettent de mentionner le «David Guetta remix» de Besame Mucho enregistré par celle qui chante sous le nom de scène de GooGoosha.

Obtenus par Le Temps auprès de WikiLeaks, ces documents jettent en revanche une lumière crue sur la façon dont Gulnara Karimova tiendrait en coupe réglée l’économie d’un pays dont le tiers des 28 millions d’habitants vit dans la pauvreté. Tout cela en tirant les fils de Zeromax Gmbh, à partir de son refuge genevois de Cologny. Ce mystérieux conglomérat, domicilié à Zoug jusqu’à l’été dernier, est présenté comme le «plus gros employeur privé du pays». Il aurait «investi 400 millions de dollars dans la réhabilitation de l’infrastructure industrielle ouzbèke» entre 2000 et 2007, note un câble. Certains journaux russophones ont même parlé de «goulnarisation» du pays.

A la fin de 2007, une autre note confidentielle avertit en effet Washington que «via Zeromax, Gulnara Kerimova contrôle étroitement le secteur des hydrocarbures» du troisième pays producteur de gaz de l’ex-URSS. Et présente cette diplômée de Harvard, aujourd’hui âgée de 38 ans, comme «l’intermédiaire clé pour tous les contrats». Avant d’être plus explicite: Zeromax «siphonne 80% des exportations de gaz naturel».

Egalement via Zoug. Selon un câble datant de 2010, l’entité établie à Baar est présentée comme l’un des «principaux récipiendaires suisses de devises en provenance d’Ouzbékistan», en raison d’un «accord d’importation de gaz complexe passant par ZMB Schweiz», une filiale du géant russe GazProm. Ce qui contribue à faire de la Suisse le «deuxième partenaire commercial du pays». La consultation du dernier rapport publié par ZMB Schweiz – daté de 2008 – fait état de ventes de 1,9 milliard de francs et de profits nets de 350 millions. Ce négoce de gaz représenterait donc les deux tiers de l’activité annuelle de Zeromax, que les diplomates américains évaluent, confusément, à 3 milliards de dollars, soit «10% du produit intérieur brut du pays».

Aucune trace, en revanche, dans ces câbles américains de FMN Logistics, autre filiale de Zeromax. Selon une enquête fouillée publiée par L’Hebdo en décembre dernier, cette structure basée à Zoug avait pourtant un «quasi-monopole sur la fourniture des troupes américaines en Afghanistan passant par l’Ouzbékistan». Contacté, l’administrateur genevois de FMN, l’avocat Gérard de Cerjat, «n’a jamais entendu parler de cette société». Mais la simple évocation de ce sujet lui fait aussitôt raccrocher le téléphone.

Gulnara Karimova est arrivée à Genève en septembre 2008, fraîchement nommée représentante permanente de son pays aux Nations unies. A l’époque, les câbles américains observent que cette installation viserait, «selon certains observateurs, à contrôler plus étroitement» le conglomérat domicilié en Suisse. Une nomination qui, à leur grand étonnement, aura également valu à Genève de bénéficier d’une ligne aérienne bihebdomadaire avec Tachkent. Toutes les rumeurs évoquent l’accession de la jeune femme à la tête du pays, à la suite de son père. Pourtant, les diplomates voient alors cette installation genevoise comme «une protection politique, si les Karimov venaient à quitter le pouvoir – ou le pays». Protection d’autant plus cruciale qu’une autre note, datant de février 2008, prévenait déjà que l’héritière d’Islom Karimov était «exécrée» par les milieux d’affaires en raison de son «comportement de rapace»; ce qui lui promettrait un avenir «très peu sûr» en cas de chute du régime.

Péril qui expliquerait la présence de sa sœur Lola – une figure du tout-Paris disposant elle aussi d’une résidence sur les bords du Léman – auprès de l’Unesco. Les deux sœurs seraient en froid, en raison de «différends sur la gestion des affaires», selon un câble de 2008. Ni Mme Karimova ni ceux défendant ses intérêts en Suisse n’ont pu être joints. «Gulnara agit surtout selon ses désirs: elle vit aussi en Suisse en raison du refuge discret et confortable que cela représente, tout comme son mouvement vers l’Espagne a parfois été présenté comme une volonté d’y suivre son boy-friend», relate Tom Moyne, spécialiste de l’Asie centrale au sein de l’ONG Global Witness. Cette remarque fait écho à une nomination en tant qu’ambassadrice à Madrid, il y a un an. Et trace le portrait d’une femme d’affaires très «people».

Au fil de leurs rapports, les diplomates de Washington retiennent surtout son rôle clé dans les appels d’offres organisés en Ouzbékistan. Toutes les candidatures sont «soumises à Gulnara Karimova» via un homme d’affaires iranien ou par l’entremise du chef de la mafia locale. Une société «helvético-israélienne» aurait ainsi utilisé ce système pour participer à un «projet lié à l’eau». A l’époque, aux yeux des diplomates, cela «confirme les liens étroits entre le gouvernement et le crime organisé».

GooGoosha est sous le coup d’un mandat d’arrêt américain lié à un divorce fracassant, il y a dix ans, avec un Américain d’origine afghane. Celui-ci n’a pas digéré que son ex disparaisse avec leurs deux enfants; ni de perdre le contrôle d’une usine ouzbèke. Le ton monte. Dans une plainte déposée en juillet 2007, un avocat de monsieur relate comment il s’est vu rappeler les liens unissant la firme de madame avec «des mafieux et d’ex-agents du KGB».

Cette guerre juridique aura été l’une des raisons du transfert de Zeromax du Delaware à Zoug, en 2005. Ce noyau helvétique de la nébuleuse Karimov appartient cependant au passé. La firme de Baar a été mise en faillite le 20 août dernier. A Tachkent, une décision du Tribunal de commerce datant du 5 juillet, obtenue par Le Temps, constate que Zeromax est incapable de rembourser 354 millions de dollars et lui ordonne de mettre en œuvre un accord signé en avril avec Uztransgaz. Ce contrat prévoit que, en cas de défaut, Zeromax devra transférer ses principales participations à cette entité du bras pétro-gazier de l’Etat. Ainsi que 82 millions, en «cash». Reste à savoir si la disparition de Zeromax ne sera que l’incendie volontaire d’un paravent se craquelant. Et si une nouvelle cloison, brodée des armoiries de Zoug, n’a pas déjà vu le jour.

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