La Nouvelle Economie ne donne pas seulement des ailes aux entrepreneurs et aux investisseurs, mais également aux chasseurs de têtes. Les start-up sont très gourmandes en collaborateurs et pour elles, le recrutement de personnel qualifié, denrée rare et fort recherchée pour les domaines de pointe, est primordial. Mais lorsqu'elles se lancent, les jeunes pousses ont bien souvent d'autres chats à fouetter que de dénicher des perles rares sur un marché de l'emploi relativement asséché. Et ce d'autant plus si elles atteignent la phase d'expansion où les besoins en personnel se comptent par dizaine voire par centaines de nouveaux collaborateurs en un laps de temps très court.

Les start-up représentent donc un formidable «marché» pour les cabinets de recrutement. Un univers suffisamment intéressant et enthousiasmant en tout cas pour que deux consultantes décident de s'y frotter. Caroline D. Miller Oederlin, avec Sandra Henchoz comme conseillère scientifique, a donc fondé, en octobre dernier, Alta Selection. Une nouvelle division au sein du cabinet de consultance Leaders-Trust International, qui a précisément pour vocation de se spécialiser dans la recherche de collaborateurs pour les jeunes pousses actives dans les sciences de la vie, l'informatique et les télécommunications (IT).

Reflet d'un parcours

Le projet reflète le parcours professionnel des deux femmes, au carrefour entre sciences, management et ressources humaines (RH). Caroline D. Miller Oederlin démarre sa carrière à l'UBS où elle est d'abord responsable de plusieurs services au sein du département Logistique, puis du service commercial axé sur le e-banking, à l'époque encore balbutiant. Elle fait là ses premières armes avec les nouvelles technologies de la communication et de l'information. Après sept ans, elle part découvrir un nouvel horizon, scientifique cette fois: en 1997, elle devient administratrice de la Faculté de médecine de l'Université de Genève, ce qui lui permet de s'approcher d'un «vieux rêve d'enfance: être médecin». Le poste lui donne aussi l'occasion de tisser un riche réseau de contacts et de connaissances parmi les chercheurs.

Ce d'autant plus qu'à la Faculté, elle a une deuxième casquette: elle est chargée de la récolte de fonds pour aider à financer la recherche médicale. Aujourd'hui, le «fund raising» est devenu monnaie courante dans les hautes écoles helvétiques, mais il y a quelques années, c'était une pratique inédite en Suisse, où elle soulevait de fortes inquiétudes au sein de l'académie. Finalement, Caroline D. Miller Oederlin s'occupe de la campagne sur le génie génétique précédant la votation de 7 juin 1998. Peu après, elle est contactée par une consultante, qui lui fait quitter l'académie pour l'engager à ses côtés. Une nouvelle vie commence: Caroline D. Miller Oederlin se lance dans le recrutement. Elle devient chasseuse de têtes.

Au cours de la campagne sur le génie génétique, elle rencontre Sandra Henchoz, biologiste passionnée de communication, impliquée elle aussi dans les débats. Après une thèse en biologie moléculaire à Genève, suivie notamment d'un post-doc au MIT (Massachusetts Institute of Technology), Sandra Henchoz n'a aucune envie de passer sa vie dans un laboratoire. «J'ai trop besoin de relations humaines», confie-t-elle. «Très influencée, dit-elle, par la manière dont les mondes académiques et économiques interagissent aux Etats-Unis», elle rentre en Suisse avec l'envie de développer des projets au carrefour de ces deux environnements. Elle commence par des mandats de communication liés à la science. Parallèlement à cela, elle devient conseillère scientifique pour un fonds de capital-risque qui investit dans les sciences de la vie et les nouvelles technologies.

L'idée d'additionner leurs compétences, mêlant expertise scientifique et expertise RH, est le détonateur pour se lancer dans l'aventure d'Alta Selection. «J'avais envie d'apporter mes connaissances en RH aux start-up qui n'ont pas forcément les moyens de se payer les plus grands cabinets. Et qui n'ont pas de chef du personnel au départ, ce qui rend nécessaire l'intervention de professionnels externes», explique Caroline D. Miller Oederlin, la responsable de la division.

La chasseuse de têtes offre des facilités de paiement aux sociétés en démarrage. Mais avant d'accepter un client, celui-ci est passé au crible: le potentiel de la start-up est soumis à évaluation, de la part de Sandra Henchoz s'il s'agit des sciences de la vie, d'autres conseillers si la jeune pousse est branchée IT. «Nous ne faisons évidemment pas une analyse aussi poussée que le ferait un investisseur», analyse Sandra Henchoz. «Mais nous nous devons de le faire, pour nous comme pour les candidats que nous allons tenter de débaucher. Pour les convaincre de quitter des jobs intéressants, très bien payés, souvent à l'étranger, nous devons être sûres de nous.»

Partenaire à long terme

Si l'avenir de la jeune pousse est jugé prometteur, Alta Selection ne se limite pas à aider la start-up à trouver des managers. «Nous recrutons aussi bien des CEO qu'une équipe de direction, que des programmeurs Java ou des ingénieurs», explique la responsable. Celle-ci ne fait pas non plus œuvre de bienfaisance: si elle pratique des tarifs préférentiels au départ, c'est dans l'idée de «devenir un partenaire à long terme». En clair, lorsque la start-up se développera et qu'elle engagera massivement, la consultante espère rester une partenaire RH privilégiée. «Evidemment, s'amuse-t-elle, si on nous demande de trouver, par exemple, quatre nouveaux collaborateurs qualifiés par semaine, nous devons aussi dire à nos clients que c'est tout simplement irréaliste…»

En attendant que suffisamment de «jeunes» clients prospèrent, le partenariat avec Leaders-Trust International permet de tenir financièrement, en travaillant sur d'autres mandats ou en replaçant dans l'économie traditionnelle des déçus des start-up. «Les banques, par exemple, ont aussi besoin de scientifiques lorsqu'elles sélectionnent des entreprises pour leurs fonds de placement», explique Caroline D. Miller Oederlin. «Il est essentiel, pour nous, de garder un pied dans les deux économies et de faire des allers-retours entre elles, puisqu'elles s'alimentent sans cesse l'une l'autre.»