Finance inclusive

La Genève durable veut se faire connaître

La place financière genevoise se veut leader des investissements responsables, mais le monde l'ignore. Pour gagner en visibilité et en efficacité, les banques et des institutions liées à l’ONU veulent créer un écosystème dans le canton

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La cinquième portera sur «l’économie inclusive». Nous souhaitons vous faire découvrir des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus saines.

Du «greenwashing» pratiqué par certaines multinationales aux micro-initiatives développées par des individus, un vaste univers existe, que «Le Temps» explorera par petites touches au fil du mois qui vient. 

Retrouvez tous les articles consacrés à cette cause ici.

Genève est-elle une place financière durable? Ses acteurs en semblent persuadés, mais le reste du monde l’ignore largement. Pour faire avancer des projets de développement et combler ce déficit de reconnaissance, les banques et le microcosme des Nations unies cherchent à coopérer, en créant des liens pour l’instant pratiquement inexistants.

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Lorsque la disparition du secret bancaire se profilait, en 2008-2009, la finance durable est apparue comme un relais de croissance pour la place genevoise. Dans les années qui ont suivi, des banques se sont plus ou moins engagées sur cette voie. Des projets liés à la finance durable se montaient ici ou là, mais sans véritable cohésion et surtout sans reconnaissance internationale. A tel point que Genève est apparue très loin des premiers rangs du Global Green Finance Index, publié en mars dernier. En réaction, Genève va se doter d’un responsable du positionnement stratégique de la ville à l’étranger, via l’association Sustainable Finance Geneva (SFG).

Troisième dimension de l’investissement

La notion de finance durable est devenue grand public en 2015, avec l’organisation de la COP21 (la conférence de Paris sur le climat), le scandale du Dieselgate de Volkswagen ou la publication des 17 Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies dans le cadre de l’Agenda 2030. Selon les Nations unies, quelque 1200 milliards de dollars devront être investis d’ici à 2030 pour atteindre ces ODD.

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Pour les acteurs de la finance, l’enjeu est évident: «Le secteur financier dispose d’une fenêtre d’opportunité et d’une position unique pour concilier rendement économique et impact sociétal positif», résume Patrick Odier. «Après le risque et le rendement, les investisseurs doivent ajouter une troisième dimension fondamentale à leur analyse: la durabilité», détaille l’associé senior de Lombard Odier, qui vise à intégrer cette approche durable dans près de la totalité de sa gestion d’actifs institutionnels.

Selon une étude de Swiss Sustainable Finance parue en mai, le total des avoirs gérés selon des principes responsables s’élevait à 390 milliards de francs fin 2017. Les optimistes souligneront que ce montant a bondi de 82% sur un an. Les autres relèveront que ces actifs représentent moins de 9% des avoirs gérés dans le pays, contre une moyenne de 26% au niveau mondial.

Des cultures et des langages différents

Pour combler ce retard et faire connaître leur expertise, les acteurs du secteur ont décidé de jeter des ponts entre les deux rives de Genève. Entre la rive gauche, où se trouvent les intermédiaires financiers, et la rive droite, qui accueille l’écosystème onusien et les organisations internationales. Entre des mondes avec des cultures et des langages différents.

«Genève possède un atout unique: elle est la capitale opérationnelle et technique de la mise en œuvre des ODD. Il paraît presque naturel que les banques offrent des véhicules permettant de financer ces objectifs», avance Mark Halle, ancien directeur de l’Institut international du développement durable, et très bon connaisseur du système onusien.

Dans le même temps, les organisations internationales ont elles aussi besoin de revoir leur modèle de financement. «Elles ont compris que, pour elles, le véritable enjeu est la finance, donc le secteur privé», poursuit Mark Halle.

De défiance à partenariat

Les marchés financiers doivent travailler pour les ODD, déclare au Temps Achim Steiner, l’administrateur du PNUD, le Programme des Nations unies pour le développement, actif dans 170 pays. «Dans la plupart des pays, les budgets publics sont souvent insuffisants pour financer la transition énergétique et les changements des structures économiques nécessaires pour accueillir 3 milliards d’individus supplémentaires d’ici à 2050. Si l’argent privé, notamment celui placé sur les marchés financiers, continue à être investi comme il l’a été au XXe siècle (infrastructures polluantes, agriculture non durable et systèmes énergétiques «sales»), alors peu importe ce que les gouvernements essaieront de mettre en place pour aller dans une direction opposée, leurs efforts se révéleront inefficaces. Il faut se poser la question des politiques réglementaires et incitatives et de la gouvernance qui peuvent pousser le capital privé à investir dans cette économie du futur», détaille le diplomate allemand, qui supervise 17 000 employés et un chiffre d’affaires de l’ordre de 5 milliards de dollars.

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Reste donc à connecter les nombreux projets de développement durable qui ont besoin de financements et les capitaux qui cherchent des investissements à connotation responsable. «Le défi consiste maintenant à trouver les bonnes courroies de transmission entre les offres et les demandes, analyse Edouard Cuendet, directeur de la Fondation Genève place financière, qui revendique un rôle de facilitateur dans ce processus. La bonne nouvelle est qu’il se passe la même chose entre les acteurs du durable et la place financière que ce qui s’est produit entre les fintechs et les banques. Nous sommes passés d’une relation de défiance à un véritable partenariat.»

Savoir qui fait quoi

Première étape vers la constitution d’un réseau: savoir qui fait quoi à Genève. C’est l’objet de la carte interactive réalisée par l’administration cantonale, l’association Sustainable Finance Geneva et l’Institut international du développement durable. Elle regroupe près de 100 acteurs, privés, associatifs, académiques ou gouvernementaux, actifs dans le durable à Genève.

Une autre avancée vers un écosystème intégré a été concrétisée avec l’obtention du siège mondial du réseau FC4S (Financial Centres for Sustainability), en avril dernier. Ce réseau, né de l’impulsion du gouvernement italien durant le G7 de 2017, veut permettre aux places financières de partager leurs expériences en matière de finance verte.

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Face à une solide concurrence, Genève l’a emporté pour deux raisons, explique Nicholas Niggli, chef de la Direction générale du développement économique, de la recherche et de l’innovation (DGDERI) à Genève, qui a mené les négociations pour son canton et la Suisse: «Tout d’abord, le projet bénéficiait d’un soutien très fort sous la forme d’un partenariat public privé renforcé, qui regroupait les autorités cantonales et fédérales, avec quatre départements fédéraux impliqués, mais aussi la place financière genevoise. Ensuite, nous avons fait valoir l’écosystème genevois extraordinairement dense et complémentaire, notamment en matière de finance durable et de mise en œuvre des ODD.»

Besoin d’infrastructures visibles

Fin juin, une première réunion physique a eu lieu entre les différents acteurs genevois liés au durable. Une vingtaine de propositions sont ressorties de cette matinée de brainstorming, dont la création d’une place de marché pour les projets de développement durable à la recherche de finance, un projet d’accélérateur pour la finance mixte en faveur du développement ou encore une plateforme de partage d’information pour la finance d’impact. Des groupes de travail seront lancés cet automne pour approfondir ces pistes.

«Genève a maintenant besoin de projets d’infrastructure visibles à l’étranger qui attireront des entreprises impliquées dans le durable», estime Fabio Sofia, président de Sustainable Finance Geneva. Il peut s’agir d’initiatives privées comme le projet de plateforme collaborative Impaakt, qui recueille des informations sur l’impact des grandes entreprises cotées, expliquent deux de ses fondateurs, Sylvain Massot et Bertrand Gacon. Ce dernier est par ailleurs impliqué dans le lancement à Genève d’une bourse pour les entreprises sociales, un «Swiss social stock exchange», en partenariat avec l’association SFG.

Parmi les autres chantiers à lancer, l’un consiste à «créer des standards internationaux pour la finance durable à Genève et y mener des réflexions sur la taxinomie de ce secteur, reprend Nicholas Niggli, de la DGDERI. Des acteurs de référence à l’échelle mondiale sont déjà présents ici, avec l’organisation pour la normalisation ISO ou le leader mondial de la certification, la SGS, ou encore d’autres structures de plus petite taille mais tout aussi actives.» Il s’agit aussi d'’ntégrer les acteurs du financement des matières premières, un autre pan important de la place financière genevoise.


Un laboratoire et des places boursières durables à Genève

Coup de projecteur sur plusieurs initiatives en faveur de la finance durable liées aux Nations unies à Genève.

– SDG Lab

Conçu comme une start-up au sein des Nations unies au printemps 2017, le «laboratoire pour les Objectifs de développement durable (ODD)» veut incuber des projets, monter des partenariats à Genève. Sa directrice, Nadia Isler, estime qu’il n’existe qu’un écosystème genevois, et pas deux mondes séparés, entre la finance de la rive gauche et les organisations internationales de la rive droite. Pour atteindre les ODD, «le secteur privé peut apporter des capitaux, mais aussi et surtout de l’innovation, des emplois, de l’expertise financière», explique l’ancienne diplomate suisse. A l’inverse, les spécialistes du développement peuvent fournir des conseils aux entreprises qui ont identifié une opportunité d’affaires en lien avec la durabilité ou l’inclusion. Du donnant-donnant dans un espace informel qui permet l’échange et la confiance.

– Sustainable Stock Exchanges Initiative

Lancé en 2009, le réseau des marchés boursiers durables regroupe 75 bourses, des quatre coins du monde, avec la mission de promouvoir les questions de durabilité auprès des entreprises cotées. «Une bourse peut exercer une forte influence, par exemple en obligeant ses membres à rédiger des rapports sur leur impact ou en offrant des formations sur les critères ESG», résume Anthony Miller, le coordinateur de SSEI, issu de la collaboration de quatre agences onusiennes. SIX, la bourse suisse, n’est pas membre de Sustainable Stock Exchanges Initiative, qui organise le 23 octobre à Genève son forum de dialogue bisannuel, dans le cadre du World Investment Forum de la Cnuced (la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement).

– Social Good Summit

Le prochain World Investment Forum accueillera également la troisième édition du Social Good Summit, organisé par le PNUD, le 24 octobre. Il s’agit d’une sorte d’accélérateur pour des start-up ayant déjà des produits en phase de test. Une vingtaine d’entrepreneurs issus de pays émergents actifs dans l’éducation, le climat ou la gouvernance pourront rencontrer des investisseurs et des entreprises.

(S. R.)

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