L’affaire est complexe, à l’image du Venezuela, pays dont il est question. Depuis quatre ans, d’importantes transactions pétrolières intéressent la justice genevoise et les autorités américaines, avec pour principal objet la société Helsinge, basée à Genève et suspectée d’être au centre d’un «système de corruption généralisé». Deux arrêts publiés ce jeudi par le Tribunal pénal fédéral (TPF) autorisent la transmission aux Etats-Unis de la mine d’informations stockées à Genève, à laquelle s’opposaient les deux propriétaires de la mystérieuse firme. Un ultime recours au Tribunal fédéral reste possible, mais peu probable selon des proches du dossier, tant la voie serait étroite.

Présumés innocents, ces deux Vénézuéliens sont prévenus de corruption, blanchiment d’argent et de soustraction de données, aux côtés de trois autres ex-employés. Tous ont été entendus à plusieurs reprises par le Ministère public, qui ne fait aucun commentaire.

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Selon la plainte déposée en 2018 à Genève par la compagnie pétrolière nationale, PDVSA, le duo aurait versé des pots-de-vin afin d’obtenir des données confidentielles sur les appels d’offres vénézuéliens portant sur l’exportation de pétrole brut et l’importation de carburants. Ils seraient même parvenus à cloner le serveur de PDVSA pour suivre en temps réel l’évolution des dossiers. Helsinge et ses animateurs auraient ainsi revendu des informations aux géants suisses du négoce de pétrole, comme Glencore, Trafigura et Vitol, cités dans la plainte parmi d’autres, pour leur permettre de remporter des marchés pour plus de 40 milliards de dollars entre 2004 et 2017.

«Des pratiques raffinées»

Les fonctionnaires de PDVSA qui auraient bénéficié de ce schéma corruptif se seraient «livrés à des pratiques raffinées de blanchiment d’argent» par le biais de banques suisses, indiquent les arrêts du TPF. Selon nos informations, le Ministère public a d’ailleurs entendu cette semaine un sixième prévenu, employé de PDVSA, qui aurait perçu des centaines de milliers de francs sur les comptes d’une société panaméenne auprès de deux banques suisses. Toujours cette semaine, un ancien trader de Vitol, basé à Houston, a été entendu à Genève comme personne appelée à donner des renseignements et a choisi de ne pas répondre aux questions.

Glencore fait l’objet d’une enquête aux Etats-Unis sur ses activités au Venezuela et dans deux autres pays. Le groupe zougois ne fait aucun commentaire. Mais ses résultats de 2021, présentés la semaine dernière, montrent qu’une provision de 1,5 milliard de dollars a été constituée en lien avec cette procédure et d’autres. Une porte-parole de Trafigura déclare que l’entreprise n’a pas effectué de transactions avec Helsinge et n’a pas été approchée par les autorités suisses dans cette affaire. Vitol n’entend pas commenter une procédure dans laquelle elle n’est pas impliquée.

Comptes bloqués en Suisse

Les deux principaux animateurs de Helsinge, dont l’un s’est offert une maison à plus de 7 millions de francs sur la rive gauche du Léman, ont créé au fil du temps une myriade de sociétés au Panama, à Miami et à Jersey avant de s’installer à Genève. A partir de 2011, ils ont mené de véritables activités de trading, tandis qu’ils officiaient auparavant comme intermédiaires.

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D’après la plainte, ils disposaient de comptes privés et commerciaux auprès d’EFG, Crédit Agricole, BNP Paribas, Pictet et Credit Suisse. Selon nos informations, plusieurs dizaines de millions de francs sont actuellement bloqués par la justice genevoise.

Guérilla procédurale

C’est peu de le dire: les trois procureurs genevois qui se sont succédé dans ce dossier, aujourd’hui aux mains de Sylvie Bertrand-Curreli, n’ont pas chômé sur le front procédural. Il a d’abord fallu reconnaître la qualité de partie plaignante à PDVSA, que la défense a contestée à deux reprises jusqu’au Tribunal fédéral. Lequel a aussi dû se pencher sur la lutte de pouvoir, entamée en 2019, entre le président élu Nicolas Maduro et le président autoproclamé Juan Gaido. La plus haute juridiction suisse a finalement estimé que le clan Maduro, auteur de la plainte initiale, était légitime à représenter PDVSA.

N’ayant toujours pas accès au dossier en attendant que les juges de Mon-Repos tranchent un nouveau recours, PDVSA a cessé de répondre aux questions de la procureure et des avocats au nom d’une inégalité des armes, tout en fustigeant la «stratégie d’obstruction» de la défense. Dans un arrêt du 11 février, la Chambre pénale de recours a cependant souligné que PDVSA a, en tant que partie plaignante, l’obligation de collaborer à l’enquête. Contacté, l’un des avocats de la compagnie pétrolière, Me Guerric Canonica, ne fait aucun commentaire.

Des prévenus confiants

Du côté de la défense, Me Jean-Marc Carnicé, avocat du propriétaire de la villa, déclare que «rien ne peut être reproché à son client» et être «confiant que cela finira par être reconnu». Pour Me Giorgio Campa, qui défend une ancienne trader de Helsinge, «la procédure n’a pas donné le début d’un indice d’activité criminelle». Même prise de position de Me Daniel Tunik, qui explique que son client «conteste intégralement les charges qui pèsent sur lui» et relève «qu’aucun élément au dossier ne permet de les étayer». Tous trois ignorent à quel stade se trouve la procédure pénale américaine, qui devrait bientôt, à la suite des arrêts du TPF, bénéficier de la documentation récoltée en Suisse.

Aux Etats-Unis, une plainte civile avait été déposée en 2018, au même moment que la plainte à Genève, par un trust disant agir au nom de PDVSA. La plainte a été écartée au motif que les bénéficiaires de ce véhicule n’étaient pas habilités à représenter la compagnie pétrolière.