Il ne se passe plus un jour sans que la presse quotidienne ne regorge d'offres d'emploi en relation avec l'industrie horlogère. De Genève aux confins de l'Arc jurassien, les entreprises chassent désespérément l'ouvrier spécialisé, l'horloger qualifié, l'électronicien de haut vol, le constructeur de mouvements. Sur le front de la production, le bassin est manifestement asséché dans les régions du nord helvétique, sans même parler de la France voisine, grande pourvoyeuse de forces vives. A titre d'exemple, les effectifs Jaeger-LeCoultre, au Sentier, recensent 650 collaborateurs français sur un total de 900 personnes. La société s'est vue contrainte d'ouvrir une antenne à Porrentruy, l'an dernier, afin de s'assurer l'accès à la main-d'œuvre spécialisée indispensable, dans une région qui en offre encore.

La pénurie de personnel témoigne de la très bonne marche des affaires dans l'industrie horlogère, où les entreprises tournent à plein régime. Et au-delà de cette évolution se profile en coulisse une véritable guerre entre les régions et entre les entreprises pour s'arracher de trop rares et précieux collaborateurs. L'horlogerie genevoise cherche activement hors de ses frontières, la pépinière horlogère de la vallée de Joux tente de ratisser large, la région neuchâteloise voit les chantiers et projets de construction se multiplier, relançant d'autant la flamme.

Tensions dans les ateliers

Les tentatives pour débaucher les perles rares dans les ateliers de la concurrence vont bon train et suscitent les tensions. Quant aux entreprises, elles se sentent lourdement pénalisées par ce qui apparaît comme un handicap difficile à résoudre, du moins à court terme. Cette situation, aiguë, est liée à l'horlogerie au même titre que le sont ses cycles: sinusoïdaux et intimement liés à la conjoncture économique. Elle est également induite par la nature même de cette industrie: elle requiert une multitude de compétences spécialisées, voire hautement profilées, dans des segments de produits sophistiqués. Le savoir-faire professionnel est irremplaçable, il n'a jamais été supplanté par les processus d'automatisation.

Enquête sur les besoins

Face à une demande que l'offre ne parvient pas à satisfaire, les besoins à terme ont fait l'objet d'investigations fouillées. La Convention patronale de l'industrie horlogère (CP) vient de présenter les résultats d'une vaste enquête qui dresse un état des lieux et esquisse les besoins en personnel sur les années à venir, aux échéances 2002 et 2009. La CP, qui regroupe plus de 400 entreprises occupant un effectif dépassant les 28 000 travailleurs, est largement représentative de la branche. L'enquête, qui a porté sur 23 professions horlogères, dresse un portrait précis des besoins.

A l'horizon 2009, les entreprises interrogées auront besoin de 2200 professionnels (horlogers, décolleteurs, polisseurs/termineurs de boîtes, micromécaniciens, opérateurs, ingénieurs EPF/HES, etc.) Cette évaluation correspond aux besoins minimaux des entreprises sur la décennie à venir. Ils doivent être mis en parallèle, sur la même période, avec les départs naturels prévisibles, évalués à 1 horloger sur 5. Entre les deux échéances analysées (2002 pour le court terme, 2009 à long terme), les besoins en personnel formé sont nuancés par type de métiers. A l'horizon 2002, les besoins sont estimés à 724 horlogers confirmés (420 en 2009), à 566 opérateurs (775 en 2009), ou encore à une centaine d'ingénieurs (254 en 2009). Voilà pour quelques-unes des spécialisations indispensables à l'industrie.

L'enquête, en marge des évaluations chiffrées, fait apparaître un certain nombre d'enseignements. Ainsi, le trou générationnel né des années de «crise» est désormais comblé: si l'âge moyen, stable, oscille aux environs de 40/41 ans depuis une dizaine d'années, la tendance est au rajeunissement. Ceci explique également que les besoins en personnel qualifié aient sensiblement diminué par rapport à l'enquête précédente (1992), qui les chiffrait à 3000 au minimum. Corollaire, comme le souligne la CP, les besoins des entreprises à moyen terme ne sont plus d'une actualité aussi brûlante qu'elle a pu l'être. A court terme, c'est plus délicat: dans la période de surchauffe actuelle, les ressources offertes par le réservoir que constitue naturellement le chômage sont inexistantes, et induisent de fait une réponse décalée des actions de formation.

Les informations recueillies permettent à la CP de moduler sa politique de formation, particulièrement active et inscrite en complément des programmes internes mis en œuvre par les entreprises elles-mêmes d'une part, par les écoles d'horlogerie d'autre part. Horloger praticien, cours postgrade en conception horlogère, cours destinés aux polisseurs et termineurs de boîtes de montres, formation à la commande numérique, cours pour guillocheurs et émailleurs, la palette est ample. Elle tient compte des rapides variations des besoins découlant des nombreuses différences de spécialisation.

Salaires à la hausse

Dernier point: la pénurie est éminemment propice à l'évolution professionnelle. Les métiers qualifiés et pointus, semi-qualifiés et orientés dans l'habillage (mécaniciens-boîtiers, décolleteurs) de la montre ont les faveurs de la cote, y compris salariales. Ainsi que le précise Anne Macheret, chargée des relations publiques auprès de la CP, les coups de fil sont fréquents par les temps qui courent. Leur principal objet: les barèmes de salaires, qui subissent apparemment une pression chronique à la hausse sur le marché de l'emploi horloger.