Bientôt, environ 500 étudiants seront formés à Genève et Lausanne dans les écoles de design de la HES-SO (Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale). Des filières réorganisées, mieux coordonnées et recentrées sur leurs pôles de compétences sous la houlette de Pierre Keller. Le directeur de l'ECAL, l'Ecole cantonale d'art de Lausanne, dirige le domaine Design de la HES-SO depuis janvier 2006.

Deux filières de formation, la communication visuelle ainsi que le design industriel et de produits, posaient problème au Conseil fédéral qui avait placé un impératif de restructuration. L'offre de formation, éparpillée entre Genève, Lausanne et La Chaux-de-Fonds, était jugée trop abondante et redondante. La Confédération a suggéré une concentration de chaque discipline sur un seul site pour éviter les doublons. Mais la HES-SO a fait une contre-proposition, qui a été acceptée en décembre par le Conseil fédéral. Une nouvelle géographie des formations en design va ainsi voir le jour.

Le Temps: Comment les domaines ont-ils été répartis entre les écoles, la Haute Ecole d'arts appliqués (HEAA) à Genève et l'ECAL à Lausanne? Vous n'avez pas tranché dans le vif en concentrant, par exemple, la communication visuelle à Genève et le design à Lausanne. Selon le communiqué, Genève devrait développer un pôle à forte orientation artistique et Lausanne miser sur le design industriel...

Pierre Keller: Je n'aime pas que l'on oppose un pôle artistique à un pôle industriel. Partout, nous formons des créateurs. Pour être reconnus, ils doivent se singulariser, être exceptionnels. Par conséquent, s'il est bénéfique de collaborer, il ne faut pas non plus tout laminer: nous devons continuer à cultiver notre label et nos typicités, l'ECAL à Lausanne, la HEAA à Genève. Mais dans les deux sites, nous devons avoir des exigences identiques et un même niveau de formation à la fin des études. C'est à cela que je dois veiller.

- A l'avenir, où se dérouleront les formations?

- J'avais rêvé de mettre toutes les formations liées aux beaux-arts à Genève et celles liées au design à Lausanne, sauf le design horloger qui aurait été enseigné à La Chaux-de-Fonds. Mais finalement, une autre géographie va se mettre en place. La HEAA de Genève va développer le design autour du corps, des accessoires, de la mode et des bijoux. Il y a là un créneau très pointu à développer autour du luxe. En communication visuelle, Genève offrira des formations liées aux nouveaux médias, au design graphique et à la communication événementielle. La HEAA dispensera aussi les formations en architecture d'intérieur, qu'elle est la seule à offrir. Elle sera également amenée à collaborer davantage avec l'Ecole supérieure des beaux-arts de Genève, l'ESBA, qui entre dans le champ des HES. Les deux établissements pourraient par exemple offrir des masters en commun.

- Et à l'ECAL?

- Nous nous concentrerons, en communication visuelle, sur les formations en design graphique et design éditorial (y compris la création de caractères typographiques), sur la direction artistique, ainsi que la photographie. Cette dernière connaît d'ailleurs un développement considérable et nous veillons à mettre nos étudiants en relation avec des institutions et des éditeurs du monde entier. Nous couvrirons le domaine de l'«interaction design» autour des images en mouvement, des jeux, de la réalité virtuelle, sans oublier évidemment le cinéma. Et nous offrirons bien sûr les formations en design industriel et de produits. C'est un domaine très vaste, il va de la conception de mobilier à celle d'objets aussi divers qu'une brosse à dents, un robinet, des lampes ou des couverts de table. Nous collaborons dans ce cadre avec des maisons d'édition très connues.

- Que restera-t-il à La Chaux- de-Fonds?

- La filière de conservation et de restauration d'objets archéologiques et ethnologiques ou d'objets scientifiques, techniques et horlogers. Elle fonctionne très bien en collaboration avec celles de Berne et du Tessin. La filière design industriel et de produits disparaîtra progressivement.

- C'est un secret de Polichinelle: il y a eu de très fortes tensions au cours du processus de réorganisation...

- L'essentiel, c'est qu'au bout du compte nous avons réussi à nous entendre. L'offre de formation sera vraiment intéressante pour les étudiants, avec des filières nettes aux orientations distinctes. Maintenant, nous avons appris à nous connaître, nous savons mieux ce que font les autres. Tout le processus nous force à devenir meilleurs, il introduit de la concurrence entre nous et, à mon sens, l'éducation en a besoin.

- Lorsque vous serez installé à Renens, vous allez encore développer l'ECAL?

- Oui. Nous devrions emménager à la rentrée 2007 dans notre nouveau bâtiment, sur le site de l'ancienne usine IRIL, à Renens. C'est l'architecte Bernard Tschumi qui devrait refaire le bâtiment. Nous disposerons alors sur 15000 mètres carrés d'un espace unique de création et d'accueil de designers et d'une galerie de 600 mètres carrés où nous pourrons présenter des expositions internationales. Sur le site, il y aura aussi des locaux pour l'EPFL, ainsi que des ateliers mis à la disposition de jeunes designers par la Ville de Renens. Cela nous permettra de positionner l'école sur le plan mondial.

- Vous renforcerez alors votre collaboration avec l'EPFL?

- Oui. Nous allons développer davantage nos liens en mettant en place un institut commun de design. Il ouvrira aussi en 2007 si tout va bien. Il sera axé sur la recherche et accueillera des étudiants de niveau master en offrant une interface exceptionnelle aux jeunes ingénieurs et créateurs.

- Plus de 200 étudiants formés à Lausanne et plus de 250 à Genève, c'est beaucoup. Ne risquez-vous pas de créer de futurs chômeurs?

- Je peux vous garantir qu'il y a du travail dans ce domaine si l'on veut travailler. Les débouchés sont très larges et nos étudiants sont très bien cotés sur le marché de l'emploi. Certains grands designers viennent chercher les meilleurs élèves directement à l'ECAL. De nombreux étudiants partent travailler à l'étranger une fois leur diplôme en poche, en Angleterre ou aux Etats-Unis notamment. En ce moment, il y a énormément de débouchés en communication visuelle, notamment dans les grandes agences de communication et de graphisme à l'étranger.

- Et en Suisse?

- Beaucoup de jeunes créent une structure indépendante. Seuls ou plus souvent à deux ou trois. Ils montent un atelier ou une agence de graphisme ou de design. Ils font des affiches, des couvertures de magazine, ils redessinent l'identité visuelle d'un musée, font des animations web. Ils créent des objets ou du mobilier. Ils ne manquent pas de travail et je peux vous dire que certains gagnent très bien leur vie.