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«La garantie d'un prêt est fournie par l’objet lui-même, pas par son propriétaire», explique Stefano Moioli, de la Caisse publique de prêts sur gages (CPPG). (Nicolas Righetti )

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A Genève et à Lausanne, les prêts sur gages se comptent en millions de francs

Plus de 2500 personnes ont recours à ce mode de financement à Genève chaque année. A Lausanne, un nouveau venu a déjà prêté plus de 1 million. La détérioration de la conjoncture n’est pas le moteur de cet essor

Des bijoux, de l’argenterie et même une vache: il est possible d’emprunter de l’argent en mettant en gages ce genre d’objets en Suisse romande. Plus de 2500 personnes ont recours chaque année aux services de la Caisse publique de prêts sur gages de Genève (CPPG), active depuis 1872 dans une fonction plutôt associée aux pays émergents, aux films américains ou aux créanciers véreux. Ce type de financement se porte bien en Suisse, après un ralentissement dû à la concurrence des acheteurs d’or. Les encours de prêts ont atteint un nouveau record l’an dernier à Genève, tandis qu’un acteur privé s’est lancé sur ce créneau à Lausanne à l’automne 2014.

«Nous servons près de 2600 clients par an, dont environ 400 nouveaux, qui viennent essentiellement par le bouche-à-oreille ou grâce à Internet. Ils empruntent en moyenne un peu plus de 1300 francs sur une durée typique de dix-huit mois», résume Stefano Moioli, administrateur délégué de la CPPG, un établissement de droit public disposant de la garantie de l’Etat.

Le principe des prêts sur gages est simple: un objet est utilisé comme garantie pour un prêt. Le client récupère son bien lorsqu’il a remboursé son emprunt ou son objet sera vendu aux enchères, sous la supervision de l’Office des poursuites.

La CPPG a fourni l’an dernier près de 3,5 millions de francs de prêts (+5,5% sur un an). En fin d’année, les prêts sur gages en cours (distribués mais pas encore remboursés) ont atteint une valeur totale de 7,3 millions de francs, un record pour le canton.

La crise n’y est pour rien

La croissance est au rendez-vous, mais Stefano Moioli n’y voit pas la conséquence d’une conjoncture morose: «Nous n’avons pas d’indicateur montrant que la demande est plus forte lorsque l’économie se porte moins bien. Notre service est étroitement lié aux événements personnels qui peuvent arriver à nos clients, qui réalisent près de deux opérations par année en moyenne. La croissance des dernières années s’explique largement par notre effort marketing pour faire connaître notre activité et par la moindre concurrence des acheteurs d’or, suite à la baisse du cours de l’once.» Les difficultés actuelles de l’économie n’ont pas provoqué d’allongement de la durée de remboursement, relève encore l’administrateur.

Deux types de contrôle sont effectués pour lutter contre le blanchiment: sur l’identité des clients – qui doivent être résidents suisses, peu importe leur nationalité – et sur la provenance des objets – une facture est la preuve idéale, mais les employés de la caisse se basent beaucoup sur la plausibilité des explications du client.

Aucune question n’est posée concernant les revenus des clients: «La garantie est fournie par l’objet lui-même, pas par son propriétaire, reprend Stefano Moioli. C’est la dimension sociale de notre service: il est accessible à des gens qui ne pourraient pas fournir les garanties classiques demandées pour du petit crédit.» Deux tiers des clients sont des femmes, «parce qu’elles sont plus souvent propriétaires de bijoux», et toutes les catégories d’âge sont représentées.

De 5 à 8,5% d’intérêt
par an

A Genève, les prêts inférieurs à 200 francs, qui constituent un financement sur quatre, sont accordés sans intérêt. La CPPG facture des frais uniques de dossier de 6,5%, puis des intérêts de 5 à 8,5% par an pour les emprunts plus conséquents.

Employant quatre personnes, ce service a été rentable ou à l’équilibre lors de quatre des cinq derniers exercices, dégageant un bénéfice de 54 000 francs en 2014. La perte comptable d’un demi-million enregistrée l’an dernier résulte de la constitution d’une provision exceptionnelle dépassant 650 000 francs et liée à des biens mis en gage puis séquestrés par la justice dans une affaire qui ne concerne pas la CPPG.

«Nous visons l’autofinancement, pas la maximisation du bénéfice, puisque nous assurons une mission de service public», poursuit Stefano Moioli. Pour compléter ses revenus, qui ont augmenté de 4,3% l’an dernier, la caisse exploite trois parkings, qui lui ont rapporté quelque 23 000 francs supplémentaires. Comme tout intermédiaire financier, elle doit faire face à des coûts de fonctionnement en augmentation, entre la dizaine de milliers de francs que coûte la surveillance de la Finma – l’autorité des marchés financiers –, les divers audits, etc.

Plus de 1 million de francs de prêts à Lausanne

A Genève, environ 5% des objets mis en gage ne sont pas remboursés et finissent par être vendus. Les 319 lots mis aux enchères l’an dernier ont ainsi généré près de 180 000 francs. Une fois remboursés les prêts, intérêts et frais de 10% prélevés par la Caisse, l’éventuel solde positif est à la disposition des clients pendant cinq ans. Ceux-ci ont ainsi récupéré 123 800 francs l’an passé.

Le taux de prêts problématiques est similaire dans le canton de Vaud, où Juan Caido a relancé à l’automne 2014 une activité de prêt sur gages qui n’était plus pratiquée depuis 1976. Dans une boutique discrète située dans un centre commercial du centre-ville, sa société Valorum a octroyé quelque 1,1 million de francs de financements en 21 mois. Avec des prêts moyens de 1200 à 1500 francs et une durée de remboursement de trois mois en général.

Couvrant Vaud et les cantons voisins, le trentenaire estime que le marché est six à dix fois plus important que ce qu’il peut fournir, et surtout que la croissance se poursuit: «Le gage est une alternative à la vente d’objets, surtout lorsque ceux-ci sont trop précieux ou très liés à l’histoire du propriétaire. Le bouche-à-oreille m’apporte de plus en plus de clients, souvent soulagés de s’éloigner des réseaux de prêts informels, au sein de communautés ou dans l’arrière-boutique de bijouteries, qui facturent des taux d’intérêt à deux chiffres par mois.»

Titulaire d’une autorisation de la police du commerce et surveillé dans le cadre de la lutte contre le blanchiment, Valorum facture 6% de frais de dossier puis 1% de taux d’intérêt mensuel. A Lausanne, 20 à 30% des financements font l’objet d’un aménagement de paiement pour remédier aux difficultés rencontrées par les clients. Plus de la moitié d’entre eux affichent des revenus mensuels supérieurs à 5000 francs et près de 75% sont Suisses.

Juan Caido explique recevoir beaucoup de membres de la classe moyenne, mais aussi des personnes exerçant des professions libérales, des seniors ayant besoin de liquide pour accueillir leurs petits-enfants, et même récemment un gérant de fortune qui cherchait plusieurs milliers de francs afin de financer des vacances. «Leur point commun: des budgets très tendus», résume l’ancien cadre d’une chaîne d’achat d’or.

A Lausanne, une trentaine de dossiers se trouvent à un stade de recouvrement critique, représentant un montant cumulé de 85 000 francs. L’Office des poursuites intervient dans 3% des dossiers pour organiser la vente aux enchères.

Son compte bancaire fermé en deux jours

Reste que Juan Caido ne génère pas «un bénéfice considérable» avec le prêt sur gages, même si sa société a été rentable dès la première année. Comptant deux collaborateurs, elle dégage une marge de l’ordre de 10%, mais sa capacité de financement est limitée par ses capitaux de départ, à hauteur de 70 000 francs, et l’absence de soutien bancaire. L’une des deux grandes banques suisses a fermé son compte en deux jours lorsqu’elle a appris qu’il se lançait dans le prêt sur gages, affirme Juan Caido.

A l’opposé, la CPPG de Genève peut mobiliser ses 5 millions de francs de fonds propres et solliciter des lignes de trésorerie de l’Etat pour environ 1 million supplémentaire. A Genève comme à Lausanne, le rythme des remboursements des clients conditionne aussi la vitesse à laquelle de nouveaux prêts peuvent être distribués.

Ces limites structurelles ont conduit Juan Caido à se diversifier dans plusieurs activités, comme l’achat d’or ou le commerce de pierres précieuses, et à prévoir de s’implanter dans d’autres cantons romands. Le prêt sur gages existe aussi dans les cantons de Zurich, de Berne et du Tessin.


Une Rolex permet d’emprunter 3000 francs

Bijoux, or, fourrures, montres ou argenterie de famille sont les garanties le plus souvent déposées auprès de la Caisse publique de prêts sur gages (CPPG) de Genève ou de la société Valorum à Lausanne, les deux acteurs romands du secteur. Exemples d’estimations.

Collier et pendentif vendus 500 francs dans le commerce

Les 5 grammes d’or 18 carats qu’ils contiennent constituent la base de l’estimation. A 31,50 francs le gramme d’or, les objets sont valorisés à 157,50 francs et Valorum prête jusqu’à 70% de cette somme, soit 110 francs. Cela représente 22% du prix de vente en magasin.

Une autre méthode consiste à calculer la moyenne entre le prix de vente de l’objet et le prix le plus bas en période de solde (250 francs dans ce cas). Le montant du prêt s’élèvera entre 30 et 50% de cette moyenne, qui est dans le cas de ce collier de 375 francs, soit de 110 à 190 francs (au maximum 40% du prix grand public).

Rolex Submariner vendue 8100 francs dans le commerce

Pour son estimation, Valorum prend en compte la valeur hors TVA, de 7500 francs, et accorderait un prêt de 2500 à 3000 francs, soit au maximum un peu moins de 40% du prix de vente grand public.

A Genève, la Caisse publique de prêts sur gages se base également sur le poids de l’or pour estimer les bijoux qu’on lui présente. Le propriétaire du bijou peut généralement emprunter jusqu’à 50% de cette valeur. Les estimations sont volontairement basses afin d’encourager les clients à rembourser et à récupérer leurs objets, précise l’administrateur délégué Stefano Moioli.

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