Malgré les menaces européennes sur le secret bancaire et la déprime boursière, Genève continue d'être un pôle d'attraction majeur pour la gestion privée. Après les banques internationales qui ont récemment regroupé leurs compétences en la matière sur cette place financière, c'est au tour d'Israël Discount Bank (IDB) de choisir la ville du bout du lac pour sa première implantation dans le private banking en Europe (lire ci-dessous). Avec cette arrivée, le trio Hapoalim, Leumi le-Israël et IDB, soit les trois plus gros groupes bancaires israéliens, sont présents à Genève. Ce qui permet de rappeler que le foyer de la banque protestante doit aussi sa fortune à des financiers de confession juive. Dans l'histoire récente, deux catégories apparaissent schématiquement: les établissements suisses fondés par des banquiers israélites et, dans une moindre mesure, les filiales de banques israéliennes.

D'une manière générale – c'est une évidence –, les banques d'origine juive ne sont pas particulièrement dédiées à une clientèle juive, exception faite peut-être des filiales de banques israéliennes dont l'origine nationale peut constituer un avantage comparatif. Israël Discount Bank (Suisse) devrait attirer avant tout une clientèle proche du groupe, notamment en Israël. «Nous avons un avantage sur le marché israélien, souligne Yizhak Trabelsi, directeur général. Mais tout le monde est bienvenu.» Ces filiales restent en effet ouvertes à tous. Elles s'apparentent donc plus à des banques étrangères, au même titre que les établissements américains ou japonais.

Les établissements suisses, eux, sont tout au plus dirigés par des actionnaires ou des directeurs de confession juive. Mais très rarement exclusivement. Que ce soit la banque Edmond de Rothschild, l'Union Bancaire Privée (UBP), l'ancienne Republic National Bank (RNB) ou même la Discount Bank and Trust Company (DBTC), aux mains de la famille israélienne d'origine grecque Recanati, elles abritent des chrétiens dans leur conseil et leurs organes dirigeants. C'est bien ce qui fait la différence avec les banquiers protestants, estiment deux observateurs privilégiés: «Très peu d'associés sont catholiques chez les banquiers privés. Et pour les personnes d'origine juive, il est sans doute encore plus difficile d'accéder à ce statut. Les banquiers privés sont traditionnellement toujours restés entre eux. Même leur structure juridique, la société en commandite, les pousse à cela. Les financiers juifs sont plus ouverts pour des questions historiques. Souvent originaires du Proche-Orient, ils avaient l'habitude de travailler avec des étrangers et avec des Arabes. Quand ils sont venus en Suisse, ils ont continué à s'associer avec d'autres.»

Si des banquiers de confession juive se sont établis à Genève avant la Seconde Guerre mondiale – les plus célèbres d'entre eux étant les Rothschild –, le renouveau eut lieu dans l'après-guerre. Pour ne prendre que les personnages les plus connus, on peut citer Edmond Safra, le défunt fondateur de la Trade Development Bank et de la Republic National Bank passée depuis sous le giron d'HSBC, Edgar de Picciotto, président du conseil d'administration de l'UBP, la famille Recanati qui créa la Discount Bank and Trust Company et Bruce Rappaport, fondateur de l'Intermaritime Bank. A l'exception de ce dernier, un Ashkénaze, tous sont originaires du Proche-Orient et tous se sont établis en Suisse dans les années 50. «S'il existe un point commun entre eux, c'est l'aspect levantin, relève un connaisseur. Issus de familles de marchands espagnols ou portugais expulsés lors de l'Inquisition, ils ont rejoint l'Empire ottoman avant de gagner, plusieurs siècles plus tard, la Suisse.»

Les raisons de leur arrivée à Genève sont diverses, le cas le plus extrême étant celui d'Edmond Safra, de nationalité libanaise, qui dut quitter son pays en 1949, fuyant les persécutions antisémites qui se multiplièrent après la naissance d'Israël. Généralement, les circonstances sont moins dramatiques. Mais il est clair que vue d'Orient en cette période trouble que constitue l'immédiat après-guerre, la Suisse apparaît comme un pays sûr, neutre, et sa tradition d'accueil est fortement ancrée dans les esprits.

Problèmes de succession

Edgar de Picciotto quittera précisément le Liban avec sa famille au moment de la création d'Israël. Il ne faut pas oublier non plus que la langue française, toujours parlée au Liban, incitait davantage les futurs banquiers à s'établir à Genève plutôt qu'à Zurich. Ces destins personnels s'inscrivaient toutefois dans un contexte fédérateur, celui du développement considérable du private banking en Suisse après la Seconde Guerre mondiale, explique Joseph Assaraf, directeur général de la Discount Bank and Trust Company.

En peu de temps, ces personnages hors normes ont constitué de véritables empires, allant même pour certains jusqu'à gagner une taille supérieure à celle de banquiers privés de taille moyenne. L'expansion a donc été très rapide. Mais à l'approche de la retraite des fondateurs, le problème de succession se pose. Ce qui fait dire à un proche de cette question que «la banque juive est peut-être en voie de disparition». Certaines ont réussi à assurer la continuité tandis que d'autres, comme la RNB d'Edmond Safra, ont été vendues à la suite de désaccords familiaux. Il n'est pas impossible que d'autres établissements suivent cet exemple.