Conjoncture

Genève a perdu deux fois plus d’emplois que prévu en 2015

Selon les entreprises interrogées par la Chambre de commerce d’industrie et des services, 2016 ne devrait pas être pire. Quoique. Le commerce de détail anticipe déjà, parallèlement à la lutte contre le franc fort, des défis autrement plus colossaux

Les diminutions d’effectifs dans le canton ont finalement été deux fois plus fortes qu’attendu. De 11% d’entreprises ayant annoncé des licenciements en 2015, le taux de sociétés à avoir procédé à des réductions de postes de travail s’élève en réalité à 22%. Telle est l’une des conclusions, liées au franc fort, issue de la 16e enquête conjoncturelle de la Chambre de commerce d’industrie et des services de Genève (CCIG) présentée ce lundi matin.

Dans le détail: 88 entreprises ont confirmé avoir licencié l’an passé jusqu’à 10% et 20% de leur personnel. Quelque 29 autres ont dû se séparer de 21% et 40% de leurs effectifs. Mais si six établissements ont réduit de 41% à 50% leur voilure, ils sont deux à avoir potentiellement fait faillite (entre 91% et 100% de suppressions de postes).

Redoux espéré pour 2016?

Comment s’annonce 2016? «L’exercice en cours ne peut pas être pire que 2015», estime Pierre Poncet, président de la CCIG. Quoique. Le franc fort est un phénomène appelé à persister. «Il s’agit d’un optimisme modéré, car les pertes d’emploi, ainsi que les délocalisations d’entreprises [ndlr: elles ont été 25 à quitter le territoire suisse en 2015 et sont déjà 21 à annoncer leur départ cette année] devraient se poursuivre, voire s’accélérer», craint-il. La troisième réforme fiscale des entreprises (RIE III) promet d’améliorer les revenus des entreprises locales, grâce à un taux d’imposition ramené autour des 13%, contre actuellement 24%. Mais plusieurs inconnues demeurent quant à l’état des conditions-cadres à venir, comme le périmètre de la mise en œuvre des votations du 9 février 2014 contre l’immigration de masse.

Pour Jacques Jeannerat, directeur général de la CCIG, «l’année 2015 a été clairement difficile». «Mais de manière contrastée entre les secteurs et selon le type d’entreprise, au sein d’un même domaine d’activité, comme parmi les acteurs du négoce de matières premières», indique-t-il. Et Alexandra Rys, membre de la direction de la CCIG d’ajouter: «C’est déjà la deuxième année consécutive que l’horlogerie, la banque et le tourisme – qui font partie des secteurs pessimistes avec l’automobile, la chimie, le commerce de détail et de gros, l’énergie et l’environnement, etc. – font état d’un alarmisme quant à la marche de leurs affaires, ce qui est une nouvelle inquiétante vu leur importance en termes de contribution au PIB cantonal.» A contrario des secteurs optimistes que sont l’assurance, l’enseignement, l’industrie, ressources humaines, la santé et les technologies de l’information.

Année d’une rare violence

Selon Antonietta Frangi, présidente de la NODE, regroupant 1000 PME – soit l’équivalent de 8000 emplois – issues principalement du commerce de proximité genevois, «2015 a été une année d’une rare violence». Avec des chiffres d’affaires en recul de 6% en moyenne dans la branche. «Mais aussi avec des pointes de -12% dans le textile, -25% dans le luxe et même -30% pour certains rien que l’été dernier», signale-t-elle.

L’année dernière, les commerces ont ainsi multiplié les rabais records et autres promotions. Ils ont aussi dépensé plus que d’habitude dans la publicité et le marketing, tout en instaurant un contrôle strict de leurs stocks. «Ceci, uniquement pour limiter les dégâts», prévient Antonietta Frangi. Derrière des marges de plus en plus réduites, se cache une remise en question profonde du commerce de détail. «Non seulement le franc fort fragilise le secteur à travers le phénomène du tourisme d’achat, mais nous devons faire face aussi à un renforcement de la concurrence étrangère – qui s’installe à Genève sous forme de franchise – et Internet», signale-t-elle. L’essor du commerce en ligne relègue en effet les boutiques genevoises au statut de cabine d’essayage, les clients se contentant le plus souvent de photographier les étiquettes des articles après les avoir essayés, pour ensuite passer commande sur la Toile.

Retour au darwinisme économique

À cette concentration du marché et la révolution due au Web, s’ajoute une cannibalisation entre acteurs: «Des boulangers se mettent à faire de la restauration, des libraires ouvrent à présent des salons de thé et des restaurants se mettent à vendre du textile», énumère Antonietta Frangi. Cette dernière évoque même une «concurrence déloyale de la nouvelle économie numérique, où l’on trouve des quidams proposer des produits via les réseaux sociaux, alors que les acteurs traditionnels font face à des loyers de plus en plus décorrélés de la réalité de leur chiffre d’affaires».

Face à ce qu’elle considère être une «période de retour au darwinisme», la présidente de l’ex-Fédération des artisans, commerçants et entrepreneurs de Genève préconise une stratégie de vente multicanal (online et sur le terrain), doublée d’une stratégie de facilitation de l’acte d’achat, à travers par exemple un meilleur accès aux magasins, la construction de parkings, des horaires d’ouverture étendus, ou encore la mise en place de nouveaux moyens de paiement, sans oublier une lutte renforcée contre les importations illégales.

Jusqu’à 300 caissières au chômage

De son côté, Philippe Echenard, directeur général de Migros Genève, déplore également une année compliquée pour les gros détaillants. «L’alimentaire accuse un recul de son chiffre d’affaires de 4 à 4,5%, alors que les autres segments observent un manque à gagner de 5 à 10% en moyenne», relève-t-il. À l’échelle du Trade Club, regroupant les plus grandes enseignes de distribution du canton, l’année 2015 s’est soldée par des ventes de l’ordre de 3 milliards de francs, soit une diminution de 150 à 200 millions par rapport à 2014. «Traduit en rentrées fiscales, ce ne sont pas moins de 10 millions qui sont partis à l’étranger», estime-t-il.

Que faire? «On ne peut pas lutter continuellement sur les prix, car malgré les promotions, il faut conserver une certaine marge afin de réinvestir dans nos espaces de vente», prévient Philippe Echenard. À ce titre, Migros dit avoir réinjecté 65 millions de francs à Genève l’an passé pour maintenir ou améliorer son offre. «Mais nous avons tout de même perdu 78 collaborateurs, les départs naturels n'ayant pas été repourvus automatiquement», ajoute-t-il, avant d’estimer le nombre total de réductions d’emplois dans la branche à 300 postes en 2015.

L’effet «loi Macron»

Bilan: les deux responsables en appellent à des mesures d’urgence – mais temporaires – pour sauver le commerce de détail genevois. «L’idée est en premier lieu de redynamiser la Cité en permettant d’ouvrir les magasins jusqu’à quatre dimanches par an, comme le prévoit la loi fédérale, mais sans compensation excessive», espère Antonietta Frangi. Et Philippe Echenard de conclure: «La dernière loi Macron doit autoriser les magasins en France, tous commerces confondus, à ouvrir douze dimanches par an. Cela va accentuer nos difficultés existantes.» Le magasin de la gare Cornavin à Genève, par exemple, enregistre déjà tous les dimanches les ventes les plus importantes de la semaine. Raison pour laquelle les succursales françaises de Migros ont décidé de justement profiter de cette nouvelle législation française pour étoffer un peu plus leurs chiffres d’affaires.

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