Sans faire de bruit, Genève se forge une réputation solide dans la gestion internationale de ressources humaines. De nombreux groupes internationaux s'installent sur les bords du Léman pour s'occuper depuis la Suisse du personnel qu'ils emploient à travers le monde, plus particulièrement en Europe, en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Les Français s'en sont même fait une spécialité. Elf, Auchan, Vivendi, Promodes et Bouygues par exemple ont délocalisé au bout du léman leurs services administratifs dédiés aux expatriés. Tous ces groupes n'agissent pas toujours en leur propre nom. Ils créent des sociétés ad hoc, voire s'aident entre eux. Elf s'occupe ainsi des ressources humaines d'Auchan, pour des «raisons historiques». L'activité de gestion du personnel depuis Genève peut souvent venir compléter une activité préexistante comme la centralisation internationale des achats. C'est le cas de Promodes. Les consultants ont senti qu'un marché émergeait et proposent désormais des solutions à leurs clients. Cela va des salaires jusqu'à la gestion de carrières de leurs cadres. «Il y a de nombreuses raisons à ce mouvement. Il est clair que la Suisse offre de nombreux avantages par rapport à d'autres pays européens», assure Jean-Pierre Cubizolle, président de CC&T, une société de conseil international en matière de ressources humaines.

Et quels sont ces avantages? Pour le côté soleil, les initiés évoquent la paix du travail, la stabilité sociale, les compétences des Genevois en gestion de personnel international, l'harmonie d'un pays qui fonctionne dans le consensus plutôt que dans le conflit. «Vous vous imaginez monter un centre européen de gestion des ressources humaines dans un pays où il y a des grèves? Franchement, ce n'est pas réaliste!», s'exclame Anne-Claude Lambelet, fondatrice de PME Group Associates, une société de consultance et de support dans le domaine du personnel international. Et comme pour lisser encore un peu plus le tableau, certains observateurs évoquent le rôle de Genève comme base pour de multiples sièges européens qui naturellement, y délocalisent aussi la gestion de leurs ressources humaines.

Quant au côté ombre, on trouve des motifs moins facilement avouables. Pour des raisons éthiques, plus que juridiques d'ailleurs. Ce que tend à démontrer un fait étrange: toutes les entreprises contactées ont opposé une fin de non-recevoir sèche et sonnante à nos tentatives d'approche. Tout d'abord, la plupart des pays de l'UE appliquent une réglementation très contraignante pour les entreprises. Afin d'y échapper, elles se déplacent, comme l'explique Jean-Pierre Cubizolle: «Les tâches administratives sont souvent écrasantes. D'autre part, en Italie et en France par exemple, l'employeur a l'obligation de créer des délégués du personnel et d'obtenir leur approbation pour toutes les décisions concernant les employés. Ce n'est pas le cas en Suisse.»

Autre raison du développement de cette spécialité, l'Europe tend à unifier partout les conditions fiscales. C'est un handicap pour les pays de l'UE, traditionnellement grands concurrents de la Suisse dans la compétition qu'ils se livrent pour attirer de nouvelles entreprises. Les chiffres ne souffrent aucune contestation. La TVA helvétique est avec 7,5% la plus basse en comparaison européenne, et en ce qui concerne le taux d'imposition maximum appliqué au revenu des entreprises, la Suisse se situe avec 25% au deuxième rang, après l'Irlande. A quoi s'ajoute un coût social de la main-d'oeuvre nettement plus bas que sur le reste du continent. Là, de nouveau, relativement à la sécurité sociale, la prévoyance, les vacances, les assurances et les coûts administratifs, la Suisse vient en seconde position, juste derrière l'Irlande, et avant l'Angleterre. «En délocalisant son personnel à Genève, une société peut espérer abaisser ses coûts de 55 à 25%,c'est-à-dire de plus de moitié. Elle n'y réfléchit pas à deux fois», s'exclame Francis Docherty, directeur de Global Employee Solutions au sein d'Atag Ernst & Young.

D'autre part, le droit du travail offre ici une souplesse dont les employeurs n'osent pas rêver chez eux. Les expatriés restent juridiquement rattachés au droit de la société avec laquelle ils collaborent, mais pour certains aspects, le for peut être somicilié à Genève, comme pour ce qui concerne les conditions de licenciement. Ainsi que le résume Francis Docherty: «Facile à engager, facile à licencier.» L'une des caractéristiques du droit du travail suisse consiste dans l'absence de notion de réintégration. Supposons qu'un salarié suisse conteste les motifs de son licenciement devant les tribunaux. Même s'il gagne, il ne retrouvera pas sa place de travail. Alors qu'en France, oui, pour autant qu'il s'agisse d'un licenciement discriminatoire, suite à une grève par exemple.

En conclusion, Jean-Pierre Cubizolle comprend les réticences des sociétés à s'exprimer sur les motifs de la délocalisation de leur personnel expatrié: «Dans la majorité des cas, elles opèrent dans le cadre de la légalité. Mais le fait qu'on en parle suffit à attirer sur elles la suspiscion. Même si ce n'est pas vrai, elles sont considérées comme à la limite de l'évitement fiscal et social, et n'aiment pas trop cela.» Les entreprises cherchent en Suisse la discrétion avant tout. Que les curieux se le tiennent pour dit.