«Genève va jouer un rôle majeur dans la gouvernance d’Internet»

Numérique Le directeurde l’Icann, qui gère une grande partiedu Web, était lundià Genève

Fadi Chehadé salue l’engagement suisse dans le contextede la fin de la tutelle américaine

C’est l’un des hommes les plus puissants d’Internet. Fadi Chehadé, président et directeur de l’Icann, était de passage lundi à Genève. Détenteur de passeports américain, égyptien et libanais, l’homme est à la tête de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), organisme chargé de l’attribution des noms de domaine sur le Web. L’Icann supervise également la gestion des adresses IP, qui permettent à tous les appareils de communiquer entre eux.

Depuis peu, l’Icann attise toutes les convoitises, les Etats-Unis ayant décidé d’en abandonner le contrôle fin septembre 2015. Fadi Chehadé ne le cache pas, la Suisse, et en particulier Genève, est très bien placée pour devenir l’un des centres mondiaux de la gouvernance d’Internet. Mardi et mercredi, la Cité de Calvin accueille d’ailleurs pour la première fois la Geneva Internet Platform, lancée par la Confédération et organisée par la DiploFoundation, un organisme spécialisé dans la formation des diplomates aux enjeux stratégiques d’Internet.

Le Temps: Genève se profile de plus en plus pour accueillir l’Icann après la fin de la période de contrôle américaine. Qu’en pensez-vous?

Fadi Chehadé: Genève est un endroit très spécial pour l’Icann. Les autorités suisses, que je rencontre ce mardi, nous réservent un excellent accueil et c’est un endroit parfait pour mener des discussions dans ce domaine. Ici, le monde entier est réuni. Cette ville va jouer un rôle majeur pour la gouvernance d’Internet.

– Genève a donc des chances de remplacer Los Angeles, siège historique de l’Icann?

– Une décision de ce genre sera prise par tous les acteurs internationaux l’année prochaine. Mais l’importance de Genève croît. Nous y avons ouvert il y a six mois l’un de nos centres d’engagement mondiaux, aux côtés de ceux de Pékin, Séoul ou Montevideo. Et c’est à Genève qu’est désormais basé notre responsable mondial pour les relations avec les gouvernements. Cette ville va en tout cas être très importante pour la phase de transition ces prochains mois. Après, tout est ouvert.

– Pensez-vous réellement que les Etats-Unis abandonneront leur supervision de l’Icann?

– Oui. Non seulement parce qu’ils s’y sont engagés. Mais aussi parce qu’ils voient que depuis sa création en 1998, l’Icann est prêt à s’émanciper. Depuis mon arrivée à sa tête en 2012, le nombre de pays membres a doublé pour passer à 147. Si notre ADN va rester américain, notre ouverture au monde est une réalité. Nous sommes déjà décentralisés et la Suisse va nous aider dans ce processus.

– Mais les Américains fixent des conditions très précises pour laisser l’Icann partir…

– Oui, ils refusent que ce soit un pays ou un groupe de pays qui en prenne le contrôle, ou une organisation fonctionnant sur le mode de l’ONU. Mais je suis optimiste, nous trouverons une solution pour janvier 2015. Nous allons et nous devons créer un modèle pour associer les pays, mais aussi des acteurs de la société civile et des entreprises.

– Certains pays ont menacé de créer leur propre Internet à la suite des révélations sur l’espionnage de la NSA. Qu’en pensez-vous?

– Fragmenter ainsi le Web serait un risque majeur pour son existence même. Du point de vue économique, le PIB de nombreux pays reculerait si Internet devait être limité aux frontières étatiques ou continentales. Et l’idéal d’universalité serait mis à mal.

– Jugez-vous ce risque de fragmentation réel?

– L’Allemagne et le Brésil ont immédiatement parlé d’un Internet national. Mais depuis un moment, ils ne l’évoquent plus. On n’entend pas non plus parler d’un Internet européen. Et un ministre chinois a récemment parlé d’«un monde, un Internet». Je suis donc très confiant. Il faut que l’Icann poursuive son rôle de plateforme de discussion en améliorant encore sa transparence, déjà à un niveau élevé.

– Récemment, Interpol a regretté que l’Icann n’ait pas de pouvoir pour déconnecter les sites web vendant de faux médicaments. Qu’en pensez-vous?

– En effet, cela ne fait pas partie de nos attributions. Cependant, nous faisons en sorte que les responsables d’un nom de domaine soient identifiables. Et nous prenons nos responsabilités en lançant un débat global pour résoudre ce problème.

– Comment vous positionnez-vous dans le débat sur la neutralité d’Internet?

– Ce n’est pas une prérogative de l’Icann. Mais je salue le fait qu’une discussion publique ait lieu.