Gouvernance

Genève veut devenir une cybercapitale mondiale

Le canton rêve de devenir une plaque tournante de la nouvelle économie. Les initiatives se multiplient dans ce sens, avec le lancement des Geneva Digital Talks et un projet visant à faire du bout du Léman un hub des cryptomonnaies

Genève abriterait déjà plus de 50% des discussions relatives aux politiques numériques. L’avenir d’Internet se joue-t-il au bout du Léman? Le canton a en tous les cas pris son bâton de pèlerin pour lancer ce jeudi la première session des Geneva Digital Talks (GDT), une initiative visant à cadrer la Toile. Comment? En réunissant autour d’une même table des expertises gouvernementale, scientifique, juridique, technique, économique et sociale, en quête de compromis numérique.

Objectif: élaborer, sans tabou, un nouveau blindage réglementaire adapté à la cybersécurité. Une feuille de route genevoise doit être remise à l’occasion de l’Internet Governance Forum, qui se tiendra au bout du Léman du 17 au 21 décembre prochain, en présence notamment de Brad Smith, le président de Microsoft, à l’origine de l’appel à signer une «convention de Genève numérique» pour protéger les internautes des cyberattaques.

Le bout du Léman, complémentaire à la Californie

La démarche pluridisciplinaire, dont Digitalswitzerland est l’une des parties prenantes, est également censée profiler le canton en tant que hub mondial des technologies de l’information et de la communication, autant qu’en haut lieu international de gouvernance d’Internet. «Il y va de la stabilité de la planète», résume Pierre Maudet, ministre genevois de la Sécurité et de l’économie.

Premier constat articulé lors des GDT, qui a réuni des représentants de multinationales et du secteur public, des startupers ainsi que des émissaires de l’Internet Society, de l’Icann, en passant par des fonctionnaires de la Genève internationale: le cyberespace ressemble à un champ de mines. «Aujourd’hui, dans le cadre d’opérations humanitaires, la notion de vulnérabilité numérique est devenue critique», souligne Yves Daccord, directeur général du CICR.

Le défi consiste à réinventer Internet pendant que les gens l’utilisent. C’est comme de réparer un avion alors qu’il est en plein vol.

James Larus, doyen de la Faculté informatique et communications de l’EPFL

L’écosystème genevois et celui de la Silicon Valley pourraient se compléter. «Nous aurions alors un bon équilibre entre innovation débridée et responsabilité envers les usagers», imagine Jovan Kurbalija, directeur de la DiploFoundation et à la tête de la Geneva Internet Platform.

Chaque année, la quantité de données échangées en ligne augmente de 26%. Et, chaque seconde qui passe, 95 mots de passe sont piratés dans le monde. «Le défi consiste à réinventer Internet pendant que les gens l’utilisent, indique James Larus, doyen de la Faculté informatique et communications de l’EPFL. C’est comme de réparer un avion alors qu’il est en plein vol.»

Une politique du bâton, plutôt que de la carotte

Selon Stéphanie Frey, directrice générale de Deutor Cyber Security Solutions Switzerland, les gouvernements ne peuvent pas faire grand-chose seuls dans leur coin. «Le plus urgent, c’est d’éliminer l’ignorance du public autour des risques de piratage», insiste-t-elle. Et la spécialiste de renchérir: «La politique de la carotte est moins efficace que celle du bâton. Il faut punir sévèrement les infractions au code de bonne conduite en informatique.»

Le règlement général sur la protection des données (GDPR en anglais) est le nouveau texte européen de référence en matière de sécurité des informations électroniques à caractère personnel. A compter de mai prochain, il donne notamment aux régulateurs le pouvoir d’infliger des sanctions financières allant jusqu’à 4% du chiffre d’affaires mondial annuel d’une entreprise s’étant mal comportée.

Multiplier les conférences

«Je vois difficilement comment sanctionner efficacement les Google, Amazon et autres Facebook, déplore Antonio Gambardella, directeur de Fongit à Genève. La capitalisation des six plus grandes multinationales actives dans le numérique représente à elle seule 2000 milliards de dollars. Ce ne sont plus uniquement des forces économiques, mais des acteurs politiques et sociaux à part entière.» Moralité: leurs dirigeants sont appelés à se responsabiliser et, dans l’idéal, apporter leur pierre à l’édifice des Geneva Digital Talks.

En parallèle, Genève voit également se multiplier les conférences et autres forums dédiés à d’autres aspects des nouvelles technologies, comme le bitcoin et la blockchain. «Nous voulons lancer la discussion et faire en sorte que Genève embrasse cette nouvelle révolution», explique au Temps Yves Bennaïm, entrepreneur et consultant en cryptomonnaies, qui a organisé jeudi le premier de ses «cryptobreakfast».

Instaurer «une coopération entre tous les acteurs locaux»

Selon lui, la ville du bout du lac possède tous les atouts pour devenir le «Wall Street 2.0», c’est-à-dire une place majeure pour les nouvelles formes de finance. Le canton de Zoug, déjà fermement positionné en tant que «cryptovalley», serait pour sa part l’équivalent de la Silicon Valley, un terrain fertile pour l’innovation. Pour rattraper son retard, Genève doit rapidement instaurer «une coopération entre tous les acteurs locaux, et modifier la fiscalité ou la réglementation», conclut Yves Bennaïm.

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