Ça a été le premier choc de la crise. A moins d’une semaine de l’ouverture des portes, tandis que les camions livraient les voitures devant les halles de Palexpo, on apprenait l’annulation de l’édition du Salon de l’automobile de Genève. Une décision tombée le 28 février, à la suite de l’interdiction de tout rassemblement de plus de 1000 personnes par le Conseil fédéral, qui marquait la première d’une cascade d’annulations. Et ouvrait une période sombre pour l’événementiel et l’ensemble de la branche du tourisme.

Aujourd’hui, c’est pour endiguer ces difficultés économiques que le canton veut sauver son salon, en prêtant près de 17 millions de francs à ses organisateurs, a appris Le Temps. Problème: les conditions pour bénéficier de l’argent déplaisent aux organisateurs.

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«C’est un pari sur l’avenir, puisqu’on ne sait pas encore de quoi 2021 sera fait, y compris sur le plan sanitaire. Mais qui est porteur d’espoir pour tout un pan de l’économie genevoise dépendant des salons et les milliers d’emplois qui y sont liés», avance Pierre Maudet, conseiller d’Etat genevois chargé du développement économique (DDE), initiateur de la proposition.

Celle-ci prévoit le versement de 16,8 millions de francs à la fondation du Salon de l’auto (GIMS) sous forme de prêt à rembourser dès fin juin 2021 et d’ici à 2037. Le taux d’intérêt est au minimum égal au taux d’intérêt moyen de la dette de l’Etat de Genève, soit autour de 1,6%. De son côté, l’organisateur de la manifestation mettrait en gage sa part de 7% dans le capital de Palexpo (détenu à 80% par l’Etat de Genève), correspondant au montant de l’emprunt. Le projet de loi urgent sera soumis au vote des députés du Grand Conseil, en session dès lundi.

Constructeurs échaudés

«Une partie de la somme doit permettre d’indemniser les exposants. Nous avons besoin d’eux pour envisager une suite», a précisé au téléphone jeudi Maurice Turrettini, président de la fondation du GIMS, évoquant des «frustrations compréhensibles» de leur part. Il n’était pas en mesure de chiffrer les montants, «cela dépendra de ce qui va être négocié», poursuit-il. L’ex-directeur du salon, Olivier Rihs, dont cette 90e édition devait être la première et la dernière avant son départ fin mars pour TX Group (ex-Tamedia), avait estimé jusqu’à 15 millions les pertes liées aux dédommagementsil est remplacé depuis le début du mois par Sandro Mesquita, 45 ans, lui aussi issu du milieu du marketing.

«Les constructeurs sont passablement échaudés par les circonstances de l’annulation, intervenue tardivement», analyse Philippe Clément, journaliste spécialisé dans l’automobile. Les quelques importateurs sondés n’ont pas souhaité s’exprimer sur les pertes qu’elle a entraînées, ni sur leur présence future. «La participation des marques du groupe PSA (Peugeot-Citroën) n’est plus automatique depuis déjà plusieurs années. Elle dépend notamment d’un calcul de rentabilité prenant en compte les retombées presse et ventes estimées», écrit une représentante du constructeur français en Suisse.

La liste des exposants n’a cessé de se réduire ces dernières années – Ford, Volvo, Lamborghini, etc., tandis que la fréquentation est passée d’un pic de 720 000 visiteurs au début des années 2000 à tout juste 600 000. Pour 2020, le salon avait déjà indiqué devoir puiser dans ses réserves pour faire face à la perte de 20% de surface louée. Cette année devait d’ailleurs être celle du renouveau, avec notamment l’inauguration d’un circuit d’essai pour tester des véhicules électriques.

«La nouvelle direction va devoir faire preuve de diplomatie pour les convaincre de revenir», poursuit Philippe Clément. D’autant que les constructeurs ont entre-temps pu tester de nouveaux canaux de communication pour présenter leurs nouveautés à la presse et au grand public, note encore le spécialiste. Notamment le visionnage en ligne et en direct.

Mainmise sur le salon

Mais avant cela, elle va devoir trouver un accord avec le canton sur un point du projet de loi qu’elle juge problématique: celui-ci prévoit la sous-traitance de la conceptualisation du GIMS à Palexpo, selon des modalités approuvées par l’Etat. «Nous refusons toute mainmise de Palexpo sur l’organisation du salon. Les importateurs [représentant les exposants, ndlr] nous ont avertis qu’ils ne nous suivraient pas si c’était le cas», balaie Maurice Turrettini. Ainsi, même si le crédit était validé lundi par les députés, il serait refusé par la fondation du GIMS, affirme son président, qui espère obtenir gain de cause d’ici là.

Rien ne garantit la tenue du salon en 2021 à ce stade, concède Pierre Maudet. Mais de la survie de la manifestation dépend la santé de Palexpo, qui en tire près d’un tiers de ses revenus (totalisant 94 millions en 2018, les chiffres de 2019 sont attendus en juin). «Les halles ont été conçues pour accueillir le Salon de l’auto. Une disparition de la manifestation menacerait inévitablement Palexpo», confiait récemment au Temps son directeur, Claude Membrez.

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Le centre de congrès, avec ses salons grand public, comme l’automobile ou les automnales, mais aussi professionnels, avec l’horlogerie, est jugé crucial pour la santé économique du canton, insiste Pierre Maudet: «Chaque année, ces événements génèrent 600 millions de francs de retombées. De leur tenue dépendent directement et indirectement des milliers d’emplois pour les acteurs de l’événementiel, mais aussi pour l’hôtellerie, la restauration, les transports, le commerce de détail, des secteurs très lourdement touchés par la crise du Covid-19.» En termes de recettes fiscales, la manne atteint près de 40 millions. Le sauvetage aurait en outre une valeur symbolique, selon le conseiller d’Etat: «L’annulation du salon a été un marqueur du début de la crise. Sa tenue l’an prochain serait le premier signe d’un redémarrage.»