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Le genevois MSC va dépenser des milliards pour filtrer ses émissions polluantes

Le numéro deux du transport maritime mondial brûle plus de 7 millions de tonnes de fioul lourd par an. D'ici à 2020, MSC va équiper des centaines de navires de filtres pour nettoyer ce carburant, le plus sale du monde

Le groupe genevois MSC, numéro deux mondial du transport maritime, va investir des milliards de dollars pour réduire les émissions polluantes de sa flotte, ont annoncé ses dirigeants ces derniers jours.

«MSC est en train d'installer des systèmes de filtrage des émissions sur un nombre significatif de ses navires, ainsi que sur les 11 nouveaux porte-conteneurs de très grande taille commandés en 2017», indique au Temps Giles Broom, porte-parole de la compagnie.

Selon nos informations, la majorité de la flotte de MSC – qui opère aujourd'hui quelque 510 porte-conteneurs – sera à terme équipée de ces filtres, appelés scrubbers dans le jargon maritime, qui débarrassent les fumées des navires de leur excès de soufre. Son porte-parole parle d' «investissements très substantiels pour améliorer l'efficacité et la performance environnementale» de sa flotte.

Nouvelle norme en 2020

«Nous choisissons les scrubbers parce que c’est la bonne chose à faire. […] C’est une évidence», avait déjà annoncé début juin le président et directeur exécutif du groupe, Diego Aponte, dans une interview à la lettre spécialisée Lloyd’s List.

Mûri depuis des mois, mais communiqué très récemment, le choix stratégique de MSC en faveur des filtres aura des conséquences pour toute l’industrie maritime mondiale. Car les flottes doivent s’adapter dans l’urgence à l’interdiction d’utiliser, dès 2020, le carburant dominant sur les océans aujourd’hui, le fioul lourd ou HFO.

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Sa teneur moyenne en soufre est de 2,6%, selon Bryan Comer, de l’ONG spécialisée International Council on Clean Transportation (ICCT). Elle ne devra plus excéder 0,5% dès 2020, selon la nouvelle norme fixée par l'Organisation maritime internationale. Par comparaison, le diesel autorisé en Europe ne contient que 0,001% de soufre, soit encore 500 fois moins que la future limite.

Equiper la moitié de la flotte de MSC de «scrubbers» coûtera plus de 2 milliards de dollars

Face à l’échéance, les transporteurs maritimes ont en gros trois solutions: passer à d’autres carburants marins pauvres en soufre, mais plus chers; passer au gaz naturel, qui nécessite une logistique compliquée; ou continuer à utiliser le fioul lourd, mais en installant des filtres ou scrubbers sur les navires pour se conformer aux normes de l’OMI. C’est l’option choisie par MSC, même si le groupe insiste sur le fait que «toutes les options restent ouvertes» pour le choix des futurs modes de propulsion de ses navires.

Croissance rapide

L’investissement requis sera considérable. Chaque filtre coûte entre 7 et 9 millions de dollars par navire. MSC dit aujourd’hui opérer quelque 510 porte-conteneurs. Equiper seulement la moitié de sa flotte de scrubbers au prix moyen de 8 millions l’unité lui coûtera plus de 2 milliards de dollars.

La demande générée par MSC sera telle qu'elle va transformer l’industrie des scrubbers au niveau planétaire. Celle-ci est déjà en croissance rapide: seuls 240 navires – sur environ 70 000 en circulation dans le monde – étaient équipés de filtres l’automne dernier, ils seraient environ 600 aujourd’hui, selon l’organisation représentative du secteur, l’EGCSA (Exhaust Gas Cleaning Systems Association).

A Genève aussi, le trader pétrolier Mercuria s’est lancé dans le financement de scrubbers pour des compagnies de transport maritime, associé à des services de gestion du risque, indiquait au Temps son directeur exécutif, Marco Dunand, en mars dernier.

4,2 milliards d’économies par an?

MSC est aujourd’hui le deuxième plus gros consommateur mondial de fioul lourd, derrière l’armateur danois Maersk. Sa consommation en 2015 est estimée à 7,1 millions de tonnes par l’ICCT, qui a compilé ce chiffre dans le cadre d'une étude publiée l’an dernier. L'usage de fioul lourd par le groupe genevois a depuis augmenté, mais devrait baisser ces prochaines années, selon MSC, grâce notamment à des vitesses de navigation plus lentes (donc plus économiques) et à l’adoption de nouveaux carburants.

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La mise en place et l’utilisation des filtres à bord s’annonce complexe – ces lourdes machines modifient notamment le centre de gravité et l'équilibre des navires. Le processus d’installation devra être taillé sur mesure pour s’adapter aux spécificités de chaque bateau.

Rentable, mais contestable

Malgré tout, le pari des scrubbers pourrait être très rentable pour MSC. Déjà bon marché comparé aux autres carburants, le fioul lourd pourrait voir son prix chuter encore à l’approche de 2020. Si le différentiel avec le diesel marin, moins polluant, atteint 600 dollars la tonne (contre environ 250 dollars aujourd’hui), comme le prédisent certains observateurs, le choix des scrubbers pourrait rapporter plus de 4,2 milliards d’économies par an à MSC.

Pour l’ONG spécialisée ICCT, le choix du groupe genevois est économiquement logique, mais écologiquement contestable. Car il signifie que le fioul lourd pourra continuer à être utilisé par les flottes commerciales mondiales durant des décennies encore. Ce qui contredirait, au moins dans l’esprit, le nouvel objectif annoncé ce printemps par l’OMI: réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre par l’industrie maritime d’ici à 2050. Une échéance pour laquelle MSC dit envisager de futurs modes de propulsion innovants comme l’hydrogène, les biocarburants ou les piles à combustible.

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