Analyse

La genevoiserie dont personne ne voulait

Une initiative veut obliger la Banque cantonale de Genève à rembourser les 3 milliards d’argent public qui l’ont sauvée dans les années 2000. Décryptage des arguments des deux parties, emportées dans un dialogue de sourds dans lequel personne ne parle des mêmes choses

Une délicieuse genevoiserie agite actuellement le bout du lac. Si la coalition Ensemble à Gauche récolte 7840 signatures valables d’ici au 19 juin, les Genevois voteront pour répondre à une question simple: la Banque cantonale de Genève (BCGE) doit-elle rembourser les quelque 3 milliards de francs que l’Etat avait mobilisés pour lui éviter la faillite à la suite de la crise immobilière des années 1990? Une question qui plonge dans un profond embarras tous ceux qui doivent se prononcer.

Tout est parti d’une constatation faite par un ancien directeur général des Finances de l’Etat, Denis Roy, à la retraite depuis 1996. Selon lui, le soutien du canton à la BCGE, formalisé en mars 2000, s’est fait sans que ce projet puisse être soumis à référendum. Un déni de démocratie qui s’accompagne d’un déni de remboursement, avance en substance l’ancien économiste.

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A la fin des années 2000, Denis Roy, lui-même plutôt de centre droit sur l’échiquier politique, approche l’ensemble des partis genevois pour faire avancer sa cause. Aucun d’entre eux ne donne suite. L’affaire est aussi sensible que politiquement acrobatique. Se prononcer en faveur du remboursement revient à prendre le risque d’avoir participé à la faillite (réelle cette fois) de la BCGE, si elle n’avait pas les moyens de rembourser 3 milliards de francs. Et en combattant ouvertement le projet, un homme politique laisserait penser qu’il est disposé à faire un cadeau de 3 milliards à une banque – pas idéal alors que la crise financière de 2008 a été provoquée par des banques (pas la BCGE à notre connaissance)… Bref, un authentique scénario «lose-lose».

Prêt vs assainissement

En décembre 2017, le Grand Conseil genevois ne soutient pas un projet de loi instaurant un remboursement du coût du sauvetage de la BCGE, déposé par le député Jean Batou notamment. La coalition d’Ensemble à Gauche (EàG) lance finalement une initiative le 19 février dernier. Certains y verront un bel opportunisme. En pleine campagne pour les élections cantonales, EàG affirme que l’argent remboursé servira à financer une assurance pour les soins dentaires, à augmenter de 25% les transports publics et à créer «des centaines d’emplois d’utilité sociale et écologique».

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Depuis, un remarquable dialogue de sourds s’est instauré entre partisans et adversaires de l’initiative. Pour être sûr qu’il ne débouche sur rien, personne ne parle des mêmes choses. Les tenants du remboursement affirment que la BCGE a reçu un prêt qui, comme son nom l’indique, doit être remboursé. Face à eux, leurs contradicteurs parlent d’assainissement. L’Etat, en tant qu’actionnaire, aurait remis des capitaux dans une entreprise en difficulté, sans remboursement prévu. Entre ces deux interprétations, la loi de mars 2000 entretient un beau flou artistique en mentionnant des «contributions de la Banque cantonale de Genève en fonction de sa situation financière».

Guerre des chiffres

Au niveau des chiffres aussi, la confrontation des idées reste difficile, puisque chacun s’appuie sur les données qui l’arrangent. La BCGE estime qu’il serait «impraticable et préjudiciable» de rembourser les 3,2 milliards mentionnés par l’initiative.

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Fin février, lors de la présentation des résultats 2017, le message de la banque a été qu’avec 81,6 millions de bénéfice net annuel (le résultat 2017, plutôt bon, en hausse de 3,3%), il n’était pas possible de rembourser. A moins de nettement pénaliser les collectivités publiques genevoises, qui ont reçu l’an dernier 47 millions de francs de dividendes et d’impôts. Les PME locales seraient une autre victime d’un «affaiblissement» de la BCGE. Fidèle à son image, la banque mène une communication tout en retenue et ne veut pas «entrer dans une guerre des chiffres» avec les initiants. Même si on sent que des arguments sont prêts, au cas où.

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Les initiants, eux, basent leur projet sur le bénéfice brut de la banque, évalué à 149,5 millions pour 2017. Selon eux, il devrait progresser de 4% par an pour atteindre 780 millions dans trente ans, à la fin de la période de remboursement prévue. Les mensualités à la charge de la banque suivraient la même progression, passant de 19 millions pour 2017 à 298 millions en 2046. La BCGE continuerait quand même à afficher un bénéfice net, qui culminerait à 142 millions en 2046, toujours selon le projet de remboursement d’Ensemble à Gauche.

Les initiants affirmaient ce lundi avoir recueilli plus de 7000 signatures et se déclaraient confiants quant à l’aboutissement de leur initiative concernant un serpent de mer que personne n’avait vraiment envie de voir ressurgir à Genève, un peu comme le capitaine Haddock qui n’arrivait pas à se débarrasser de son sparadrap dans les albums de Tintin.

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