Education

Le génie s’épanouit à l’école buissonnière

Avant de connaitre le chemin du succès, certains illustres personnages étaient des cancres. Preuve que l’apprentissage relevant du système éducatif traditionnel n’est pas la seule voie

L'école est-elle le passage obligé pour réussir dans la vie? Dans Cradles of Eminence, une étude sur l’enfance de plus de 400 personnages illustres, les psychologues Mildred et Victor Goertzel remarquent que de nombreuses personnalités éminentes qui ont marqué l’histoire de leur pays et de l’humanité en général étaient des cancres assidus.

L’école n’a développé en moi que le mauvais et laissé en friche le bon

Certains ont très tôt «éprouvé la haine de l’école». Thomas Mann (prix Nobel de littérature en 1929) parlait ainsi de «l’atmosphère stagnante et frustrante» de l’école. Gandhi disait de ses années de scolarité qu’elles «furent les plus misérables de son existence; qu’il n’avait aucune aptitude pour apprendre et avait rarement apprécié ses professeurs; et qu'il aurait mieux fait de ne jamais aller à l’école». Le grand érudit et poète indien Rabindranath Thakur dit Tagore quitta l’école à l’âge de 13 ans tellement il s’y sentait malheureux: «j’eus la chance d’en sortir avant d’y perdre toute sensibilité.» Le compositeur Edvard Grieg clamait: «l’école n’a développé en moi que le mauvais et laissé en friche le bon.» Enfin, l’acteur et metteur en scène Kenneth Branagh avait une telle appréhension de l’école qu’à 11 ans, il se jeta en bas des escaliers dans l’espoir de se briser une jambe.

Winston Churchill dans une classe pour «esprits lents»

D’autres personnalités, jugées lentes ou simples d’esprits par leurs enseignants, ont connu une scolarité chaotique, jalonnée de renvois, de redoublements et de passages dans le privé. Ainsi, Winston Churchill fut mis dans une classe de niveau inférieur, qu’on appellerait aujourd’hui une classe de rattrapage où l’on apprenait à lire aux «esprits lents». Le cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder fut mis dans une école Rudolf Steiner, dont il ressortit sans obtenir le baccalauréat. L’enseignant de John Lennon le décrivit «sans espoir». Jackson Pollock, qui méprisait joyeusement toute discipline y compris vestimentaire, fut renvoyé d’un lycée de Los Angeles. Jugé «instable» par son professeur, Thomas Edison fut renvoyé après trois mois de cours. Il compléta sa formation à la maison, avec l’aide de sa mère. Stephen Crane, Eugene O’Neill, William Faulkner et Francis Scott Fitzgerald échouèrent tous dans leurs études universitaires. Paul Cézanne échoua au concours d’entrée à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris.

Si une instruction insuffisante représente certes un handicap dans la vie, l’expérience prouve que les personnes les plus instruites sont celles qui se sont instruites seules

Les échecs scolaires successifs ont eu cependant peu d’incidence chez ces génies pour la plupart autodidactes. Napoléon Hill observe à cet égard que «si une instruction insuffisante représente certes un handicap dans la vie, l’expérience prouve que les personnes les plus instruites sont celles qui se sont instruites seules.» Le réalisateur Fassbinder n'eut jamais son baccalauréat mais s'intéressa très jeune et de manière autonome au cinéma, dévorant films sur films. Le prix Nobel de physique Richard Feynman apprit seul à 15 ans le calcul différentiel et intégral dans un livre que lui avait donné son professeur de mathématiques, après avoir constaté qu’il s’ennuyait au fond de la classe et causait du chahut. Edison fréquentait assidûment la bibliothèque de Détroit et dévorait tous les livres de science que sa mère lui apportait. 

Le facteur familial

Un génie sommeille-t-il en chaque cancre? Le dégoût de la salle de classe n’est pas l’unique trait distinctif des personnes au «haut potentiel créatif». Ces derniers partagent également les traits psychologiques suivants, selon Nancy Andreasen, neuroscientifique et psychiatre de l’université de l’Iowa (États-Unis): l’audace, l’esprit de révolte, l’individualisme, l’absence de préjugés, la persévérance, la concentration, la simplicité, l’aptitude au jeu, la curiosité intense, l’humilité et le désintéressement.

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A ces traits de caractère s’ajoute de plus un vécu particulier. En effet, d’après Cradles of Eminence, il existe une relation significative entre le climat familial qui a prévalu durant l’enfance et le génie d’une personne. Autrement dit, certains facteurs familiaux et environnementaux sont favorables à l’éclosion de l’imagination et de la créativité. Mildred et Victor Goertzel remarquent ainsi que la plupart des 400 personnalités analysées sont originaires de villages ou de petites villes et «l’un au moins de leurs ascendants directs, sinon les deux, se caractérise par un goût très vif du savoir, tout au long de sa vie.»

Ainsi, le père de Virginia Woolf, Sir Leslie Stephen, était un homme de grand savoir, capable de travailler dans son bureau jusqu’à l’épuisement. La femme de lettres fut à cet égard éduquée par ses parents à leur domicile dans une ambiance littéraire de la haute société. La mère du compositeur Edvard Grieg lui donna ses premières leçons de piano. La musique et la littérature régnaient dans la maison des Tagore. Enfin, la mère de l’écrivain Paul Bowles lui lisait les œuvres d’Edgard Allan Poe.

Les génies ont souvent eu une mère possessive et des pères prédisposés à l’échec

Les parents des génies en herbe témoignent par ailleurs de convictions très fermes, à contre-courant des idées reçues ou de la pensée unique du moment. Le père de Richard Feynman l’encourageait par exemple à se poser des questions et à remettre en cause les choses communément admises. Les membres de la famille de Tagore étaient des réformateurs sociaux et religieux, opposés au système des castes et favorables à une amélioration de la condition de la femme indienne.

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Toujours selon Mildred et Victor Goertzel, les génies ont souvent eu une mère possessive ou dominatrice et des pères prédisposés à l’échec («la moitié des pères ont connu des vicissitudes professionnelles, un certain nombre sont alcooliques»). Leurs familles sont en outre aisées mais ils ont été perturbés dans leur enfance par des hauts et des bas financiers, des chagrins précoces (décès, naissances illégitimes), un foyer brisé, ou encore un handicap physique.

Enfin, au-delà de toutes les définitions et études, il est peut-être bon de rappeler qu’un cancre est avant tout un enfant qui connaît et reste fidèle à sa propre essence. Dans son poème le Cancre, Jacques Prévert décrit magnifiquement le charme et l'insolence du dernier de la classe: «il dit oui à ce qu’il aime, il dit non au professeur.»

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