Président du club des entreprises à forte croissance Plus, coauteur du programme de réformes de la Commission Attali et, depuis la semaine dernière, dirigeant de l'organisme paritaire qui gère l'assurance chômage... N'en jetez plus: Geoffroy Roux de Bézieux, 46 ans, PDG de Virgin Mobile France, est l'homme qui monte au sein du patronat français. Sans complaisance, mais avec une lueur d'espoir, il décrypte les mutations économiques de l'Hexagone.

Le Temps: On entend beaucoup dire qu'en un an, Nicolas Sarkozy n'a pas fait les réformes structurelles dont la France aurait besoin. Quel est votre jugement?

Geoffroy Roux de Bézieux: Avant tout, la France souffre d'un déficit de moyennes entreprises, qui sont le moteur de la croissance. Par rapport à l'Allemagne, il nous manque 10000 moyennes entreprises exportatrices. La France a quelques champions mondiaux, beaucoup de petites entreprises, et entre les deux, pas grand-chose.

Depuis douze mois, des efforts ont été faits pour changer cette situation. Le crédit d'impôt pour la recherche a été simplifié, le système est devenu beaucoup plus lisible et les montants concernés plus importants. Il y a eu deux assouplissements des 35 heures. Les délais de paiements vont être raccourcis: c'est un point important parce qu'une caractéristique de la France est qu'on paie mal, 66 jours en moyenne, ce qui entraîne des entreprises saines à la faillite.

Est-ce suffisant? Evidemment, on peut toujours rêver d'un grand soir des réformes structurelles. Mais il n'y a pas eu de «Thatcher à la française», parce que le pays n'est pas dans le même état que la Grande-Bretagne en quasi-faillite des années 1970. J'aime bien cette citation qui dit que «la France est une Union soviétique qui fonctionne»: bon an, mal an, son économie croît de 2% environ. Certes, le pays prend du retard, il glisse lentement dans les classements internationaux, mais il n'y a pas ce sentiment d'urgence que des pays comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne ont vécu avant de faire des réformes.

- Le problème central, dites-vous, est que les entreprises françaises n'arrivent pas à grandir. Pourquoi?

- A cause de la complexité administrativo-juridique. Il est extrêmement difficile de faire face au Code du travail et ses 1700 pages si vous n'avez pas, comme L'Oréal, Michelin ou Peugeot, une direction des ressources humaines qui emploie 400 personnes.

En France, plus une entreprise croît, plus la complexité augmente. Si vous passez de 9 à 10 salariés, de 49 à 50 ou de 249 à 250, vos obligations ou vos charges s'alourdissent. Quand vous passez à 10 salariés, vous devez nommer un délégué du personnel. Si vous passez à 50 salariés, vous devez créer un comité d'entreprise dont vous devez financer les activités et auquel vous devez présenter des rapports annuels, par exemple sur l'hygiène et la sécurité. Rédiger un contrat de travail est très compliqué. Si vous ne pouvez pas recruter un directeur des ressources humaines ou engager un avocat pour vous assister, vous allez forcément commettre des erreurs.

- C'est une situation unique en Europe?

A part peut-être en Belgique, j'ai l'impression que c'est plus simple ailleurs. L'Allemagne a une fiscalité compliquée, il est très difficile de recruter des gens en Suisse, mais la France cumule la complexité dans tous les domaines. Cela vient de sa capacité à empiler les lois: chaque ministre veut la sienne, ce qui, à la longue, crée une sorte de mille-feuilles.

Malgré cela, je n'ai pas senti, chez les membres étrangers de la Commission Attali (ndlr: comme Peter Brabeck, le président de Nestlé), de ras-le-bol vis-à-vis de la France, mais plutôt le sentiment que ce pays n'exploite pas tout son potentiel. Ils voient la France comme un enfant doué pour les études, mais qui pourrait faire beaucoup mieux, qui pourrait avoir de bien meilleures notes.

- Vous avez des raisons d'être optimiste pour l'avenir?

- J'en vois au moins deux. L'idée de centrer les efforts sur les PME est largement partagée par les responsables politiques, de gauche comme de droite. Le diagnostic qu'on ne travaille pas assez, aussi. Quand j'embauche des cadres, j'observe qu'ils ne me demandent plus combien ils auront de RTT (ndlr: réduction du temps de travail, soit les jours de congés issus des 35 heures).

Il y a aussi un phénomène générationnel fort: les dirigeants politiques ou syndicaux de la vieille école ne parlent pas l'anglais, n'utilisent pas Internet et ont peu voyagé à l'étranger. La génération Erasmus va voir les choses différemment. Beaucoup de gens, aujourd'hui, comprennent l'économie de marché sous un angle consumériste. Ils savent que grâce à easyJet et à ses prix cassés, ils peuvent aller en week-end à Londres. La téléphonie mobile est un bon exemple: en France, vous avez trois opérateurs historiques qui prétendent que si on augmente la concurrence, on va menacer l'emploi, les forcer à délocaliser... mais le débat a évolué grâce à la comparaison européenne: il y a quatre opérateurs en Grande-Bretagne, cinq en Allemagne, quatre en Espagne, ce qui a fait baisser les prix tout en augmentant la croissance. Pourquoi devrait-on être différent?

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