Les dirigeants américains ne sont pas marxistes, mais ils doivent être parmi les derniers à parler de la lutte des classes. George Bush vient d'accuser ses critiques démocrates («some people», dit-il: certaines personnes) de fomenter une guerre sociale. David Sirota, un ténor de l'opposition à la Chambre des représentants, a répliqué sur le même ton: «Qui utilise les armes de la lutte des classes? Le président, qui persiste à vouloir offrir d'énormes cadeaux fiscaux à ses amis.» Cet échange légèrement décalé n'est qu'un avant-goût de ce qui va se dire dès mardi, quand le président républicain aura présenté, dans un discours à Chicago, le plan de relance qu'il promet depuis les élections de novembre. Le contenu du paquet n'est pas encore connu dans ses détails, mais il a filtré dans ses grandes lignes, pour permettre à la Maison-Blanche de prendre la mesure des réactions et procéder à quelques réglages finaux.

Pas de surprise, c'est la méthode Bush et républicaine: réduction de la pression fiscale, probablement de 300 milliards de dollars en dix ans. Le moment de l'annonce est aussi important que le contenu. Le nouveau Congrès n'est pas encore installé, la nouvelle équipe économique de l'administration (après le coup de balai de décembre) n'est pas vraiment en place. Mais la Maison-Blanche voulait se donner l'avantage politique de l'initiative dans le domaine qui préoccupe au premier chef les Américains. Et le président voulait se donner des instruments de soutien de l'économie avant une possible guerre en Irak dont les conséquences sont bien sûr imprévisibles.

Prévenir les critiques

Ces calculs tactiques sont d'autant plus apparents que l'inquiétude autour de la machine capitaliste vient d'être dissipée par de récents indices: l'activité manufacturière a fait un bond en avant inattendu en décembre, et le Wall Street Journal salue les signes avant-coureurs d'une reprise des dépenses d'équipement dans quelques secteurs de l'industrie, qui tourne cependant à 74% de ses capacités (le taux «normal» est de 80%).

Les probables 300 milliards du nouveau paquet d'abattements fiscaux s'ajoutent aux 1350 milliards du plan d'avril 2001. Le découpage est complexe, aménagé pour prévenir et contrer les critiques démocrates sur «les cadeaux aux riches amis». N'empêche que la mesure la plus spectaculaire sera sans doute une réduction de moitié (coût: 150 milliards sur dix ans) de l'impôt sur les dividendes versés aux actionnaires par les entreprises. La Maison-Blanche croit très fort à l'effet de relance d'une telle mesure, qui ne plaît pourtant guère au patronat. Les directions d'entreprise préfèrent que les avantages fiscaux bénéficient aux entreprises directement plutôt qu'à l'actionnariat, et elles se sont déjà opposées avec succès dans le passé (sous Jimmy Carter, par exemple) à cette réforme. Pour amadouer les CEO, George Bush promet aux entreprises d'autres abattements pour réduire le coût des dépenses d'équipement.

Pour le reste, le plan de stimulation reprend l'idée d'avril 2001 d'une réduction générale d'impôts (coût probable: 114 milliards en dix ans), aménagée cependant pour bénéficier davantage aux contribuables moyens, et de façon moins indécente aux Américains les plus riches; la tranche supérieure des revenus pourrait être exclue du paquet. En outre, la mise en œuvre des précédentes mesures d'abattements fiscaux sera accélérée. Les familles avec enfants verront leur crédit fiscal passer de 600 à 1000 dollars, et la «pénalité» qui frappait, en matière fiscale, les couples mariés par rapport aux concubins disparaîtra plus rapidement que prévu.

Une ultime décision est promise aux chômeurs de longue durée. A la fin décembre, 750 000 salariés sans emploi, qui arrivaient en fin de droits, ont été exclus des bénéfices de l'assurance parce que le Congrès n'est pas parvenu à un accord sur une formule de prolongation. Elle sera sans doute décidée, avec effet rétroactif, mais le débat avec les démocrates sera âpre: la protection des travailleurs, c'est leur domaine.

Avant même que le second paquet fiscal de George Bush ait été présenté, ses effets potentiels sont loués ou niés. Mais le sort du plan est d'abord lié à la perspective irakienne et à la santé réelle de l'économie américaine. Si les analystes optimistes ont raison, l'urgence d'un vote au Congrès sur le paquet s'estompera. Certains envisagent une sortie de récession à la manière de 1992, quand les Etats-Unis étaient entrés dans un long cycle de croissance. Les économistes sont aussi des rêveurs.