La place financière genevoise a eu une chance durant cette crise du coronavirus: être spécialisée dans une activité qui ne s’est pas effondrée. Contrairement aux banques qui accordent des crédits aux consommateurs, les gérants de fortune n’ont pas dû constituer de gigantesques provisions pour couvrir les futurs défauts de paiement. Au contraire des banquiers qui financent les entreprises, les spécialistes de la gestion ont eu davantage de travail à cause du Covid-19. Les avoirs de leurs clients sont restés dans les banques. Durant les phases de forte volatilité sur les marchés en mars et avril, les portefeuilles ont dû être modifiés, rééquilibrés. Les banques privées ont donc enregistré une hausse de leurs revenus de trading pendant cette période. Ce qui n’a probablement pas empêché un tassement de leurs revenus en général.

Car la majorité du chiffre d’affaires de la gestion de fortune provient généralement des honoraires de gestion, qui sont proportionnels aux avoirs gérés. Le recul des bourses au premier trimestre a mécaniquement provoqué une baisse de ces avoirs, et donc un tassement des commissions de gestion. Pour simplifier, lorsque les marchés actions ont chuté d’environ 30% entre fin février et mi-mars, un portefeuille diversifié contenant 40% d’actions a dû subir une baisse d’environ 10%. C’est autant de revenus disparus pour les banques privées, et qui n’ont pas été compensés par la progression des revenus de trading.

La forte reprise des marchés en avril a ramené les principaux indices vers des performances entre -10% et -20% en Europe du Nord depuis le début de l’année. Aux Etats-Unis, les grands indices actions oscillent entre -6 et -11%, tandis que le Nasdaq – la bourse des valeurs technologiques – affiche plus de 4% de progression. En conséquence, le creux des commissions de gestion sera moins marqué au deuxième trimestre.

Le moment de vérité

Ce deuxième trimestre fait justement figure de moment de vérité pour la gestion de fortune. Dans le meilleur scénario, la crise sanitaire s’estompe dans les différentes parties du monde et l’épidémie ne repart pas dans les pays qui ont commencé à déconfiner, comme la Suisse et dans l’Union européenne. Un redémarrage de l’économie mondiale au second semestre 2020 se traduira probablement par de bonnes performances dans les banques privées mi-2021.

Dans le cas contraire, la récession se prolongerait, les marchés plongeraient de nouveau, les avoirs gérés reculeraient et les honoraires des gérants de fortune avec, cette année comme la prochaine, au minimum.

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Pour les acteurs qui affichaient déjà une rentabilité chancelante, l’avenir immédiat sera de toute façon délicat. La gestion de fortune sort de dix ans d’augmentation des coûts et de pression sur les marges. Le ratio coûts/charges risque de se dégrader pour de nombreux acteurs. Les consultants prévoient une vague de consolidation ou la nécessité d’automatiser encore plus les processus et de recourir à leurs services.

Pas tout rose

Un élément clé sera la capacité à continuer à attirer des avoirs. Faute d’avoir pu voyager pour rencontrer leurs clients, les banquiers privés ont peut-être eu plus de difficultés à les convaincre de déposer davantage d’actifs en Suisse. A moins que le numérique n'ait apporté une solution. A l’inverse, le pays a tendance à enregistrer des afflux nets lors des périodes de tensions internationales. Les résultats du premier semestre donneront des éléments de réponse à ces questions.

Par rapport à d’autres secteurs, l’impact de la crise actuelle sur les banques de gestion paraît donc limité. La majorité des restaurateurs et des dirigeants de PME industrielles sabreraient le champagne si leur activité n’avait baissé que de 10% en ce début d’année.

Mais tout n’est pas si rose dans la gestion de fortune. On observe déjà des licenciements discrets – pas chez tous les acteurs –, parfois dans les activités considérées comme non essentielles, mais pas seulement. Avec l’explication officielle du manque de visibilité pour 2020 et 2021. Ce qui apparaît en contradiction avec la vision à long terme que les banques privées mettent si souvent en avant pour séduire et rassurer la clientèle.