Avec plus de 80 transactions réalisées au cours des cinq dernières années, la gestion de fortune suisse est clairement dans une phase intense de consolidation. Si l'année 2002 a été marquée par les grandes fusions telles que les rapprochements entre la Banque Sarasin et Rabobank, la Discount Bank & Trust Company et l'Union Bancaire Privée ou encore Lombard, Odier & Cie et Darier, Hentsch & Cie, l'année 2003 aura été caractérisée par un rythme soutenu avec plus de 20 transactions conclues dont la fusion entre la Banque Edouard Constant et EFG Private Bank ou la cession de la Compagnie Bancaire Genève au groupe Société Générale.

Mais que dire de l'année 2004? En effet, alors que les banques suisses dévoilent progressivement leurs comptes et que la plupart font état de résultats à la hausse plus qu'encourageants, il n'est pas surprenant de noter que l'activité de fusions et acquisitions s'est quelque peu ralentie.

Ce rythme réduit de transactions s'explique par le fait que les vendeurs peuvent se permettre d'être plus patients et d'attendre des offres d'achat plus élevées au vu des conditions de marché. Concrètement, et selon l'analyse des transactions pour lesquelles nous sommes intervenus comme conseillers ou dont les termes ont été divulgués publiquement, ceci s'est reflété par une augmentation du ratio «prix/actifs sous gestion» de 3,8% en 2003 à 4,1% pour l'année écoulée. Cette reprise ramène les prix payés au niveau de ceux de l'année 2002, mais offre aux acquéreurs des opportunités d'acquisition à des tarifs toujours bien en dessous de ceux des années 1998 à 2001 (voir graphique ci-contre).

Peu de vendeurs

Cette tendance à la hausse est également accentuée, meilleure conjoncture oblige, par un manque relatif de vendeurs et la concurrence acharnée que se livrent les banques qui ont décidé de jouer un rôle actif dans la consolidation du marché suisse. En effet, les acheteurs, déclarés ou non, sont pléthore, et les vendeurs examinent les diverses options qui se présentent à eux avant de passer à l'action.

Ainsi en 2004, non seulement le nombre de transactions a légèrement fléchi, mais leur taille a également régressé. Dans ce contexte, seule la moitié des 15 transactions complétées en 2004 ont concerné l'acquisition d'une banque par une autre banque. Les autres transactions comprennent des regroupements entre tiers gérants ou des reprises de sociétés de gestion indépendante par des banques. La taille des fusions et acquisitions réalisées en 2004 a rarement dépassé le seuil du milliard de francs d'avoirs sous gestion et ce même pour les transactions entre banques. Par exemple des opérations, telles que les ventes de Caixa Banque Privée à BNP Paribas Private Bank (Switzerland) ou de la Banque IPPA et Associés à la Banque SCS Alliance, ont porté sur des entités n'ayant pas la masse critique suffisante ou dont les actionnaires désiraient recentrer leur activité. En conséquence, nombreuses sont les banques qui gèrent une masse plus importante et qui, bien qu'elles soient d'éventuelles candidates à une transaction, n'ont pas encore entamé de démarches actives ou ne sont pas encore parvenues à finaliser un contrat de cession aux termes souhaités par leurs actionnaires.

Il est également intéressant de noter que les transactions internationales que nous avons étudiées ou sur lesquelles les départements de conseil en fusions et acquisitions de notre réseau sont intervenus, impliquaient, pour la plupart, des actionnaires désireux de quitter un marché étranger et de se rabattre sur leur pays d'origine et, pour le reste, des banques de détail soucieuses de se recentrer sur leur métier de base. Les cessions par ING Group de CenE Bankiers à Van Lanschot et de ING-BHK Bank à Sal Oppenheim Jr & Cie ainsi que celles par HypoVereinsbank de Banco Inversion à Banco Espírito Santo et de Bankhaus BethmannMaffei à ABN AMRO illustrent parfaitement ces tendances.

Acteur incontournable

Les banques suisses n'ont pas été en reste, car elles désiraient profiter des croissances plus élevées dans la gestion «onshore» qu'«offshore». UBS, en effet, a pris la décision de se positionner comme un acteur incontournable de la gestion de fortune internationale. Pour ce faire, elle s'est donné les moyens de ses ambitions et a réalisé en 2004, avec 5 transactions, l'acquisition de plus de 20 milliards de masse en dépôt. C'est ainsi que les opérations de gestion de fortune de Julius Bär en Amérique du Nord, de Dresdner Bank en Amérique Latine, de Laing & Cruickshank et de Scott Goodman Harris au Royaume-Uni, de American Express Bank au Luxembourg, de Etra SIM en Italie et de Sauerborn Trust en Allemagne ont renforcé le réseau international de la première banque suisse.

Ainsi, la structure du marché a été propice à la conclusion d'un nombre important de transactions dont la taille moyenne a dépassé les 3 milliards de dépôts clients. Ainsi pour 2004 les transactions se sont réalisées, en moyenne, à un ratio «prix/actifs sous gestion» de 3,6%, par rapport à 3,3% pour l'année précédente. Les raisons expliquant cette hausse sont sensiblement les mêmes que pour les transactions suisses.

«Prime suisse» faible

Toutefois, il est intéressant de noter que contrairement à ce que l'on escomptait, l'écart entre les prix payés en Suisse et à l'international («prime suisse») s'est maintenu en 2004 par rapport à 2003. Au vu des meilleurs résultats, certains croyaient que les prix payés pour des institutions financières basées en Suisse augmenteraient de manière plus importante que ceux payés à l'étranger. Les principaux facteurs expliquant le maintien du faible niveau de la «prime suisse» sont les suivants. (1) Ainsi que le démontre l'édition 2003 de notre «European Private Banking Survey», la croissance attendue des avoirs gérés en Europe s'élève à 7% alors que celle en Suisse n'est que de 4%. (2) La réglementation largement accrue et imposée aux banques suisses au cours des dernières années a provoqué une nette hausse du ratio «cost/income». Ainsi selon des statistiques de la Banque nationale suisse (BNS), ce ratio est passé de 55% en moyenne en 1999 à plus 60% en 2003. Au vu des nouvelles réglementations, il y a fort à parier que ce ratio continuera sa progression.

Ainsi, le ralentissement en 2004 de l'activité de fusions et acquisitions dans la gestion de fortune suisse ne devrait être qu'une parenthèse dans un processus de consolidation pour l'instant latent mais tout de même appelé à perdurer. En effet, malgré l'amélioration des marchés financiers et un certain relâchement des attaques internationales et européennes sur la place financière suisse, la structure même de l'environnement dans lequel évolue la gestion de fortune suisse demeure soumise à de nombreuses pressions.