Mais où est passé l'argent? Selon la Banque mondiale, les producteurs de pétrole d'Afrique, une dizaine, ont perçu 500 milliards de dollars au cours des trois dernières décennies. Ces pays sont pourtant parmi les plus pauvres de la planète. Les deux plus grands, le Nigeria et l'Angola, occupent respectivement le 158e et le 160e rang au classement du développement humain.

Ces pays sont aussi les plus instables, les moins démocratiques et les plus corrompus. La classe dirigeante dilapide la manne dans des projets insensés, investit dans les armes ou encore expatrie des milliards dans les banques européennes ou américaines.

Un pays, le Tchad, tente une nouvelle approche. Un Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières supervise la gestion de la manne pétrolière. «Ce n'est pas encore un modèle transposable aux autres pays, mais une expérience à peaufiner afin que les populations profitent de leurs ressources naturelles», explique la Tchadienne Thérèse Mekombe. De passage à Genève dans le cadre d'une conférence «Le pétrole n'est pas fatalement une malédiction pour l'Afrique» organisée par Swissaid, elle explique la genèse de ce projet de surveillance, ses difficultés et ses attentes.

Le Temps: La découverte du pétrole a-t-elle suscité beaucoup d'espoir? Thérèse Mekombe:La première convention avec des sociétés pétrolières a été signée en 1988, mais la production a commencé seulement en octobre 2003. La population attend depuis longtemps dans l'espoir que le pétrole vienne améliorer ses conditions de vie.

- Le Tchad exporte du pétrole depuis octobre 2003. Quel a été l'impact sur la population?

- Quelques investissements ont été consacrés aux infrastructures, aux écoles et aux centres de santé. Mais au sein de la population, c'est le désenchantement. Il a fallu une grève l'année dernière pour que les salaires des fonctionnaires soient augmentés de 15%. Cela ne compense même pas l'inflation.

- D'où est venue l'idée d'une surveillance de la gestion de la manne pétrolière?- Une partie de la société civile avait des appréhensions sur l'impact environnemental, sur les droits de l'homme et sur la gestion financière. Elle a mené une large campagne d'information sur ces thèmes et fait pression sur la Banque mondiale, l'un des bailleurs de fonds du projet. Alors que l'Etat se montrait plutôt réticent, la BM a adhéré à l'idée de la surveillance.

- Qui fait partie du Collège?

- Quatre représentants de la société civile ainsi qu'un magistrat, deux parlementaires, un haut fonctionnaire et un représentant du consortium pétrolier, formé de Chevron (Etats-Unis) et de Petronas (Malaisie).

- Vos remarques sont-elles prises en considération?

- Pas toujours. Le processus est nouveau et il y a encore beaucoup de flottement. Pour notre part, nous souhaitons participer à l'élaboration des programmes et des budgets et les suivre jusqu'à leur aboutissement. Il faut que l'Etat y mette un peu de bon sens.

- Comment est répartie la manne pétrolière?

- Le gouvernement vient de changer la loi. Il a supprimé le fonds destiné aux générations futures et fait passer de 15 à 30% la part des recettes versées, sans aucun contrôle, au trésor public. Le reste, 70%, est consacré aux secteurs prioritaires (éducation, santé, justice, mines, communications et sécurité). Il est entendu que la sécurité n'absorbe pas plus de 50% des fonds.

- Le Tchad a récemment demandé la renégociation des contrats avec le consortium pétrolier. Qu'en pensez-vous?

- Un contrat n'est pas figé et peut faire l'objet d'une nouvelle négociation si le contexte général évolue. Il est souhaitable de modifier le régime de concession et obtenir à sa place une participation à la production. Pour l'heure, Chevron et Petronas ne paient que 12% de ce qu'elles touchent en vendant le pétrole tchadien. Suite aux pressions, ces deux compagnies ont accepté de payer aussi des impôts ce printemps.

- En fin de compte, êtes-vous satisfaite de cette expérience, unique en Afrique, où la société civile a son mot à dire dans la gestion de la manne pétrolière?

- Il y a encore beaucoup de suspicion à notre égard. L'Etat n'a pas compris que les ressources naturelles du pays ne lui appartiennent pas, mais à la population. Il faut aussi que le consortium pétrolier soit transparent sur ce qu'il verse à l'Etat.