L’invité

La gestion de portefeuille doit sortir de son arrière-boutique

La gestion de portefeuille ne peut pas se soustraire aux nouveaux modes de consommation, à moins de ne vouloir doucement péricliter. Pour préserver sa compétitivité, il lui faut se fondre dans cette ère digitale et en adopter les nouvelles règles, aussi incommodantes puissent-elles paraître au début

En France, à partir de l’année prochaine, la loi obligera les conducteurs automobiles à remiser au garage les vitres teintées derrière lesquelles ils se dissimulaient au regard des passants et, accessoirement, à celui de la maréchaussée. Il sera interdit de monter à l’avant des véhicules des pare-brise ou des vitres qui n’offriront pas au moins 70% de luminosité. Sans vouloir forcer le trait, la gestion de portefeuille «made in Switzerland» serait bien inspirée elle aussi d’abandonner les vitres teintées et de rendre sa conduite un peu plus transparente.

Attention, il n’est pas question de dresser ici un acte d’accusation à l’encontre des gérants de fortune. Dans leur secteur, ce sont de vrais orfèvres mais, comme tous les grands artisans, ils éprouvent quand même quelque peine à sortir le nez de leur arrière-boutique. Dans un pays qui a longtemps érigé le secret bancaire en valeur fondamentale, on comprend la peine qu’ils éprouvent parfois à sortir au grand jour.

C’est pourtant dans le domaine de la communication qu’il leur faut aujourd’hui accomplir de sérieux progrès, et plus particulièrement dans celui de l’information délivrée aux clients sur les performances de leur compte. Cette information relève presque du trou noir. Elle existe, elle est abondante, mais elle a du mal à se matérialiser. Les clients n’en récupèrent jamais que des éléments parcellaires, limités le plus souvent au rendement brut, en l’absence de toute échelle de valeur. La mesure du risque, ne serait-ce qu’au travers de la volatilité, ou les contributeurs de performance n’apparaissent que rarement sur les écrans radar.

Figures imposées

Les repères manquent que ce soit, par rapport au niveau de risque que les gérants supportent pour produire des rendements ou par rapport aux performances que d’autres gérants obtiennent dans des styles de gestion identiques. A performance égale, le gérant qui s’expose à un risque moins élevé peut être en effet crédité d’un meilleur résultat. Le problème, c’est que ces données restent coincées dans les tuyaux. Les banques ou les sociétés de gestion n’affichent pas en vitrine les rendements ajustés aux risques de leurs praticiens, du moins pas encore. Il y a un temps pour tout.

A contrario, le monde de la gestion d’actifs est autrement plus prolixe quitte à tomber parfois dans le superflu. Mois après mois, les gestionnaires de fonds remplissent jusqu’au ras des marges ces figures imposées que sont les factsheets. Ratio de sharpe, ratio de Treynor, max drawdown, performances annualisées sur 1, 3, 5 ans, allocations sectorielle et géographique: les performances sont disséquées sous toutes leurs coutures. Mieux encore, les fonds sont tenus d’indiquer leur classement au sein de leur «peer group». Les gérants sont donc comparés à leurs confrères.

Pas d’échappatoire possible

Il n’y pas d’échappatoire possible. Sans aller jusqu’à une telle profusion, la gestion de portefeuille doit se calquer d’une façon ou d’une autre sur les usages en vigueur dans la gestion d’actifs. En réalité, elle n’a pas trop le choix. D’abord parce que les outils disponibles aujourd’hui sur le marché permettent le traitement et la diffusion de cette information à des coûts marginaux. Il fallait autrefois des usines à gaz pour distribuer ces données sensibles. Aujourd’hui, des applications ultralégères – et par ailleurs ultra-sécurisées – se chargent très bien de gérer tous ces flux sans accroc. Ensuite, parce que les clients n’en attendent pas moins. Autant la fin du XXe siècle a été marquée par l’hyperconsommation, autant le début du XXIe siècle l’est par l’hyperinformation.

Nombreuses sources d’information

Les internautes, une espèce de version 2.0 de l’être humain, ont tendance à ne rien consommer s’ils ne sont pas d’abord informés de tout. Or, aujourd’hui, il est quasiment autant de sources d’information qu’il est de surfer sur le web. Des sites comme Booking, Tripadvisor, Wikipedia, Imdb et autres fonctionnent sur ce principe collaboratif. Voilà encore peu, les étoiles du Michelin dépendaient d’une poignée de gastronomes avertis. Mais à présent, une fois basculés sur internet, ces guides reposent d’abord sur le système du suffrage universel. Chacun peut évaluer, poster, comparer, liker, référer, plébisciter à sa guise. Les recommandations des pairs valent alors autant que celles des experts.

La gestion de portefeuille ne peut en aucune façon se soustraire à ces nouveaux modes de consommation, à moins de ne vouloir doucement péricliter. Pour préserver sa compétitivité, pour valoriser pleinement son savoir-faire, il lui faut aujourd’hui se fondre dans cette ère digitale et en adopter les nouvelles règles, aussi incommodantes puissent-elles paraître au début.

Communiquer ouvertement ses résultats

Pour être franc, il n’y a rien d’insurmontable pour un gérant de fortune à communiquer ouvertement sur ses performances, en garantissant bien sûr l’anonymat de ses clients, et à se soumettre ainsi aux évaluations et aux comparaisons. Bien au contraire, c’est un discours très intelligent à tenir. Du point de vue du gérant, il revient à dire qu’il ne peut garantir les meilleures performances, sachant bien que les performances passées ne peuvent en aucun cas présager des performances futures, mais qu’en revanche, il mettra tout en œuvre pour y parvenir, de la manière la plus transparente qui soit.

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