Les prévisions des experts ratent souvent la cible. En 2019, les analystes prévoyaient une baisse des obligations. Or un portefeuille obligataire en francs suisses a gagné plus de 5%, selon Zwei Wealth. Quant aux actions, la hausse a largement dépassé les attentes. Avec un portefeuille équilibré, «la performance des portefeuilles discrétionnaires est comprise entre 13 et 16% en 2019, selon la monnaie de référence», estime Björn Jesch, responsable Global Investment Management au Credit Suisse.

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En ce début 2020, avec des taux d’intérêt qui, du moins en Europe, ne peuvent guère tomber plus bas, il n’y a rien à gagner avec les obligations et peut-être tout à perdre. Les actions, de leur côté, présenteront une meilleure performance que les obligations d’autant que l’économie devrait s’accélérer dans le monde au cours du premier trimestre 2020, selon la plupart des gérants contactés. Les mérites d’une diversification en obligations diminuent nettement.

Fin du 60/40

Cette détérioration des perspectives obligataires modifiera profondément l’investissement financier. «Les années 2020 signaleront la fin du modèle 60/40 [60% en actions et 40% en obligations]», affirme Evelyn Herrmann, économiste auprès de la Bank of America.

Le problème du portefeuille équilibré réside non seulement dans les faibles perspectives de rendement des obligations, mais aussi dans l’évolution de leur corrélation avec les actions. Durant ces vingt dernières années, cette corrélation était assez systématiquement négative en raison d’une baisse de l’inflation et d’une croissance plus faible.

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«Nous entrons dans une période où cette corrélation devrait être plus aléatoire que systématiquement négative en raison principalement de deux tendances», affirme Fernando Martins da Silva, directeur de la politique d’investissement à la BCV. Il note tout d’abord que la persistance de taux très bas en valeur absolue affaiblit le potentiel de compensation de la partie obligataire du portefeuille lors de tensions sur les marchés des actions, avance-t-il.

Sortir des taux très bas?

En cas de ralentissement de la croissance ou de problèmes géopolitiques, une hausse du marché obligataire est limitée par la faible marge de manœuvre en matière de détente des taux. Par ailleurs, la décennie qui s’ouvre pourrait être marquée par un retour des politiques à tendance keynésienne visant à lutter contre les inégalités et soutenir la croissance, et la fin de la désinflation. «Nous pourrions ainsi sortir de la logique des taux très bas. Cette remontée tendancielle des taux rendra la performance de la partie obligataire plus difficile», conclut-il.

Au cours des dix années qui ont suivi la crise financière, un investisseur prudent qui avait 60% en actions, 35% en obligations et 5% en cash, et qui avait décidé de ne rien changer à son allocation pendant dix ans, s’est retrouvé avec un portefeuille totalement différent en 2018. La répartition des actifs est devenue: 81% d’actions, 17% d’obligations et 2% de cash. Mais aujourd’hui, quelle est l’allocation adéquate?

«A court terme, pour 2020, il convient de sous-pondérer les obligations. Une part obligataire atteignant 60% serait erronée, compte tenu du risque de hausse des taux d’intérêt, même s’il faut maintenir une position en obligations pour absorber d’éventuels chocs», déclare Björn Jesch, chez Credit Suisse. Actuellement, «nous ne favorisons pas une composante obligataire excessive dans un portefeuille à plusieurs actifs», dit-il. A plus long terme, l’investisseur devrait, à son avis, remplacer une partie de la part traditionnellement allouée aux obligations par d’autres catégories d’actifs à faible corrélation avec les actions (hedge funds, matières premières, autres alternatifs).

Un tiers en cash et un tiers en alternatifs?

Beat Wittmann, directeur et cofondateur de Porta Advisors, à Zurich, propose, lui, d’allouer un tiers en actions, un tiers cash et un tiers en placements alternatifs qui présentent une faible corrélation avec les actions, comme les obligations catastrophes ou le leasing d’avions.

L’essentiel des banques continue toutefois de présenter de façon traditionnelle une allocation tactique équilibrée. «Il n’y a guère d’alternative au 60/40. Le principal changement se situe dans la baisse des espérances de rendement, lesquelles sont d’environ 4% par an pour la décennie en cours», note Patrick Müller, directeur et cofondateur de Zwei Wealth. Les placements alternatifs aux obligations, comme les obligations catastrophes ou les infrastructures, sont, à son avis, souvent associés à un risque de crédit.

La situation est «peut-être plus favorable à l’allocation traditionnelle aux Etats-Unis qu’en Europe, parce que les rendements des obligations d’Etat y sont encore proches de 2%, alors qu’ils sont souvent négatifs en Europe», constate Otto Waser, économiste et cofondateur du conseiller en gestion indépendant R&A Group.

Si les obligations gardent leur potentiel de protection contre certains types de risques, leur rôle est désormais plus faible, indique Fernando Martins da Silva. «Nous maintenons notre sous-pondération de la partie obligataire tout en gardant un socle d’obligations. Nous comptons davantage sur notre modèle d’allocation tactique des actions que sur la diversification en obligations pour maîtriser le risque dans nos portefeuilles», révèle la BCV.

Les actions pour le long terme

«Nous recommandons de prendre pour exemple les résultats récents de la littérature économique regroupée au sein de l’investissement basé sur les objectifs du client [goal-based investing]», déclare Patrick Müller, directeur et cofondateur du consultant Zwei Wealth. La question que doit se poser l’épargnant est modifiée. Il ne s’agit plus de savoir comment répartir son argent entre les principales classes d’actifs, mais de définir les besoins de l’épargnant: de combien ai-je besoin pour ces cinq prochaines années? Le résultat doit être placé en cash ou en titres à bas rendement. L’argent destiné à plus long terme doit être investi en actions, soumis aux risques des marchés, mais promis à un rendement supérieur à long terme.

Spécialiste de l’analyse des portefeuilles des gérants, Patrick Müller constate que «les gérants qui présentent les meilleures performances sont souvent les mêmes, année après année. Ils maintiennent leur allocation avec le temps et ignorent les modes.» Cette stratégie leur permet aussi de réduire les frais des transactions liés aux changements des portefeuilles. «Un à deux rééquilibrages par an sont suffisants», déclare-t-il. Mais le principe selon lequel l’investisseur doit adapter son portefeuille à l’évolution du marché reste pertinent s’il veut qu’il corresponde à son profil de risque.