Il est bientôt midi ce mercredi de fin mai à Accra, capitale du Ghana. A Afrikiko, quartier tout proche du centre-ville, le Mahorgany Café est ouvert depuis l’aube. Helius, cuisinier, 32 ans, prépare les sandwichs au poulet braisé, au thon mayonnaise ou encore à l’avocat, cheddar et tomate. Il fait la moue, tout comme Angela, sa complice. Aucun client ne s’est pointé depuis ce matin. Ils craignent le pire. La veille, ils en avaient servi quatre. A ce rythme, pas de quoi faire tourner la boutique. Les deux jeunes se voient déjà sans travail. Le taux de chômage est passé de 6% en 2017 à 13,5% l’an dernier.

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Il y a trois ans, le Mahorgany Café était un succès. Il occupait une large surface au rez-de-chaussée d’un immeuble à l’allure neuve. Deux ans de Covid-19 et les confinements ont freiné, puis paralysé l’activité. En début d’année, la guerre en Ukraine, à des milliers de kilomètres de là, est arrivée comme un coup de massue. Inexorablement, les prix de l’énergie, des transports et des matières premières grimpent, surtout la farine. «Nous avons été contraints d’augmenter nos prix; les sandwichs coûtent désormais 50 cedis, 20 de plus qu’au début de l’année», relate tristement Angela.

Petit-déjeuner quotidien

Depuis plusieurs décennies, le Ghana, comme tant de pays d’Afrique, est graduellement passé au pain de blé alors même qu’il n’en produit pas. «Je n’ai pas d’autre choix que de payer la baguette plus cher, répond Charles, un employé de la mairie d’Accra. C’est notre petit-déjeuner quotidien.» Ses deux enfants, 4 et 6 ans, ne connaissent pas le sorgho ou le millet. «Dans les campagnes, nous mangions encore un bouilli à base de ces céréales traditionnelles, mais on appréciait lorsqu’on nous apportait du pain anglais de la ville», sourit Angela.

«Nous avons pensé à une production intégrée, indique Delali Ameku, gérant de Franky’s, un bar populaire à Oku, un quartier populaire d’Accra. Il y a dix-huit mois, nous avons lancé une boulangerie pour fabriquer le pain des sandwichs.» Même s’il a, à ce jour, pu s’approvisionner en farine, il subit la hausse du prix de cette matière première que le Ghana importe notamment de Russie. «Notre fournisseur nous a déjà prévenus non seulement de nouvelles hausses de prix, mais aussi d’une pénurie à cause de la guerre en Ukraine», s’inquiète Delali Ameku.

Effet désastreux de la guerre

Autant dire que le Ghana, comme la plupart des pays africains, n’est pas épargné par les conséquences de la guerre qui se joue à des milliers de kilomètres de ses frontières: 80% de ses vivres sont importés, alors que la plus grande partie de ses terres sont plantées de cacao, essentiellement pour l’exportation. La hausse du prix des importations a donc un effet désastreux, aggravé par la dévaluation de la monnaie locale et l’appréciation du dollar, principale monnaie d’échange de ses transactions internationales. Les recettes des exportations de cacao ne compensent pas le déficit.

En avril 2022, le Ghana a enregistré l’un des pires taux d’inflation du monde: 23,6% par rapport au mois précédent. Rien que pour les denrées alimentaires, c’est le choc. Les prix du riz, de la farine et du maïs ont augmenté de 31,5%, les huiles de cuisine de 43,4%, les légumes de 30,5%, la viande de 28%. A titre de comparaison, l’inflation était de 2,5% en Suisse. La spirale inflationniste fait couver la colère. L’opposition a appelé à une manifestation le 21 juin.

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«Une bonne éducation pour mes enfants»

Les dirigeants ghanéens affirment avoir appréhendé le problème de leur ultra-dépendance alimentaire, et cela avant le Covid-19. Félix Darimaani est le coordinateur d’un projet agricole dont le but est d’augmenter la productivité des terres cultivables. «La transformation est déjà en cours, dit-il en jouant le guide dans un complexe qui abrite diverses machines pour semer, irriguer, épandre des engrais et récolter autour de Tamale, dans le nord, troisième ville du pays. Nous encourageons l’agriculture commerciale et aidons les petites exploitations à grandir.»

Mohammed Adam Nashiru, 54 ans, père de trois enfants, exploite une surface de 67 hectares de terre où il cultive du riz, du maïs et du soja. Il fait partie des 300 grands paysans de la région et estime que le Ghana a les moyens pour réduire ses importations alimentaires. «Sur le plan personnel, j’ai envie de payer une bonne éducation pour mes enfants et assurer une vie décente à ma famille, dit-il. Ce n’est pas en cultivant de petits lopins de terre que j’y arriverai.» Il est tout de même inquiet. Il y a de quoi. Les prix de l’essence, du fret et des fertilisants augmentaient déjà l’an dernier. La guerre en Ukraine a exacerbé le mouvement.

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La transformation de l’agriculture ghanéenne, financée par la Banque africaine de développement (BAD), fera des émules en Afrique, qui dépense quelque 400 milliards de dollars chaque année pour importer des denrées alimentaires. «65% des terres arables inexploitées dans le monde se trouvent sur le continent», a relevé son directeur, Akinwumi Adesina, la semaine passée lors de l’assemblée générale de la banque. A cette occasion, il a annoncé la création d’un fonds de 1,5 milliard de dollars pour relancer l’agriculture africaine. «Théoriquement, nous devrions être capables de nourrir le monde en 2050», a-t-il clamé.