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Gibraltar, l’enjeu qui fâche Londres et Madrid

Cinq points, de la fiscalité des entreprises à la contrebande de cigarettes, divisent les deux camps. Une commission communautaire se rendra sur place, sans doute en octobre

«Pour l’Espagne, Gibraltar est une épine depuis trois siècles, un problème non résolu. La dispute en elle-même est anachronique, mais aujourd’hui elle nous dépasse. Il faut un arbitrage.» Les propos du chroniqueur et avocat José Maria Soroa, prononcés fin juillet lorsque la crise a éclaté, ont été entendus: lundi, Londres et Madrid ont accepté l’envoi sur place – a priori pour octobre – d’une commission communautaire. Celle-ci évaluera les litiges entre l’Espagne et cette petite colonie de 7 km2 coincée à l’entrée du détroit qui porte son nom. Un territoire que Madrid n’a cessé de revendiquer.

Gibraltar est sans doute la frontière la plus contrastée de l’Union européenne. D’un côté, un pays en récession, avec 26% de chômage (38% à La Linea, la ville frontière), et récepteur d’une aide de Bruxelles de 40 milliards d’euros pour sauver ses banques. De l’autre, un territoire d’outre-mer britannique prospère, avec ses sociétés offshore, sa croissance («entre 6 et 10%», disent les autorités locales, sans plus de précision) et un chômage inexistant. Cherchant davantage d’autonomie vis-à-vis de l’Espagne, le «Rocher» est autosuffisant en eau (par dessalinisation) et en électricité, mais dispose de 60 000 lignes téléphoniques, cédées par le pays voisin.

L’opacité règne quant au poids financier de Gibraltar. On sait qu’une bonne partie de ses ressources et de son dynamisme économique provient des sociétés de «paris en ligne», comme Bwin, sponsor officiel du Real Madrid. Actuellement, ces entreprises ne paient que 1% de taxe sur les clients de «jeux en ligne». Mais Londres voudrait l’élever à 15%, ce qui nourrit des inquiétudes au sein du Rocher. Autre source juteuse de revenus, également dénoncée par Madrid: le soutage en mer, l’alimentation de combustible à des milliers de navires passant par le détroit de Gibraltar.

Profitant de ses privilèges de territoire offshore, Gibraltar est florissant. Même si, selon les autorités locales, le nombre de sociétés ne dépasserait pas 18 000 (en plus de 4000 «inactives»), elles admettent qu’il augmente: 1075 de plus depuis le ­début de l’année. Madrid voudrait «faire toute la lumière sur les comptes» de ces sociétés ainsi que sur la «situation fiscale» des 6700 Llanitos, les habitants du Rocher, qui disposeraient d’une résidence côté espagnol sans toutefois la déclarer.

Les litiges qui opposent Britanniques et Espagnols peuvent se détailler en cinq points.

La pêche et les eaux

C’est l’origine du conflit actuel: le 24 juillet, les autorités de Gibraltar créent un récif artificiel devant leur port, zone fréquentée par des pêcheurs espagnols depuis longtemps. Pour Fabian Picardo, au pouvoir local depuis décembre 2011, c’est une façon d’affirmer les prérogatives du Rocher: s’appuyant sur une résolution onusienne de 1982 sur les droits de la mer, Gibraltar dispose de 3 miles marin (5,5 km). Or l’Espagne ne reconnaît pas ces eaux territoriales, car elles ne sont pas mentionnées dans le Traité d’Utrecht (1713), lorsque le Rocher a été cédé à la Couronne britannique. Longtemps tolérés, les pêcheurs espagnols sont désormais refoulés par la police de Gibraltar (depuis juillet 2012), sauf lorsque la Garde civile parvient à les escorter.

La contrebande du tabac

C’est le «bouclier» brandi par Madrid, après le lancer des blocs de béton en mer, pour justifier le tour de vis douanier à la frontière. En moyenne, les cigarettes coûtent deux fois moins cher sur le Rocher qu’en Espagne. «Nous devons surveiller la contrebande du tabac, elle a pris de trop grandes proportions», a déclaré José Manuel Garcia-Margallo, le ministre des Affaires étrangères espagnol. La Garde civile aurait mis la main sur 723 934 paquets de cigarettes en 2012, contre 241 961 en 2009, le triple. Selon Madrid, Gibraltar a importé 140 millions de paquets de tabac en 2012, 250% de plus qu’il y a trois ans. «Vous n’allez pas me dire que les Llanitos fument chacun 400 paquets par mois, non?» a ironisé Jorge Fernandez Diaz, ministre espagnol de l’Intérieur. Gibraltar invoque «l’effet frontière», comme Andorre. Le tabac «passe» par mille ruses, notamment par la mer. Les transfrontaliers n’ont pas le droit d’acheter plus de 80 cigarettes par mois à Gibraltar.

Un paradis fiscal?

Madrid a toujours invoqué l’argument de la fiscalité pour diaboliser le Rocher, centre financier offshore, et ainsi justifier sa rétrocession. Notamment sous la pression de l’Espagne, Gibraltar a toutefois modifié sa légis­lation – sous le précédent exécutif de Peter Caruana – et ne fait plus partie de la «liste noire» de l’Union européenne. Jadis symbolique, l’impôt sur les sociétés est désormais de 10% – contre 30% de l’autre côté de la frontière. Madrid fustige aussi «le blanchiment d’argent»: 200 de ses enquêtes sur le crime financier conduiraient au Rocher. Combien de sociétés sont-elles installées sur ce minuscule territoire? La confusion règne: 18 000 selon Gibraltar, donc; 24 000 pour l’OCDE; 30 000 selon Madrid.

La souveraineté

Derrière le bras de fer, là est la question de fond. Madrid n’entend pas y renoncer. Et s’accroche à l’argument selon lequel, en vertu du Traité d’Utrecht, le Rocher doit revenir dans le giron espagnol dès lors qu’il cessera d’être une colonie. «Je ne foulerai pas le sol de Gibraltar tant que le drapeau espagnol n’y flottera pas», martèle José Manuel Garcia-Margallo. Mais les Llanitos y sont opposés. En 2002, par référendum, plus de 98% d’entre eux ont refusé une cosouveraineté hispano-britannique.

Les frontières

Madrid s’arc-boute sur le Traité d’Utrecht et ne reconnaît pas les territoires grignotés par le Rocher au XIXe siècle, l’isthme surtout, où se trouve l’aéroport. Engoncé dans ses 7 km2, le Rocher étouffe. Et prétend gagner du terrain sur la mer pour construire infrastructures, logements ou centres de loisir – tel le Vantage, vaste projet hôtelier. Afin de stopper ces digues, Madrid a récemment bloqué à la frontière les camions transportant du sable et des blocs de pierre.

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