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«Gilets jaunes», l’heure des comptes

Les semaines de manifestation ont coûté cher à l’économie française. Mais derrière la perte de 0,1% de croissance, l’espoir d’une relance budgétaire pointe à l’horizon

Paris aurait dû être une fête. Pour cette fin d’année 2018, la direction de Louis Vuitton avait prévu plusieurs rencontres, dans son magasin phare des Champs-Elysées, avec le nouveau directeur de la création du groupe LVMH: Hedi Slimane. Raté. Chaque vendredi soir depuis le 1er décembre, la devanture géante ornée des deux lettres se pare… de contreplaqué pour protéger sa vitrine. Juste à côté, Hugo Boss et la banque HSBC font de même, déboulonnant les planches la nuit suivante, pour rouvrir le dimanche: «On vend presque clandestinement, sourit, désabusée, Hélène, une vendeuse d’origine chinoise, spécialisée dans la clientèle asiatique, nettement clairsemée. Les «gilets jaunes» sont une image de la France qui ne correspond pas à la nôtre…»

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Un recul de la croissance

Impossible d’avoir des chiffres sur les baisses des ventes du géant du luxe et de ses concurrents, tant celles-ci s’annoncent incontournables après ces semaines de convulsions sociales et politiques, ponctuées par l’attentat au marché de Noël de Strasbourg. Motus chez Dior. Silence à la Chambre syndicale de la haute couture. Le décor économique français est en revanche planté: l’Insee, l’Institut national français de la statistique, table déjà sur un recul de la croissance de 0,1%, dans un contexte de fléchissement de l’activité européenne.

Alors que la France flirtait, en 2017, avec 2% de croissance de son produit intérieur brut, 2018 devrait finir sous les 1,5%, marqué par une chute de la consommation des ménages au dernier trimestre (0,2% contre 0,4% pour la période juillet-septembre). Le tout, plombé par une facture annoncée: celle du coût des mesures sociales et salariales annoncées par Emmanuel Macron et chiffrées, pour l’heure, à 10 milliards d’euros.

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Un «French revival» qui n'a pas eu lieu

Le prix à payer par l’économie française se mesure aussi en termes d’emplois créés. Or sur ce front, même si la grogne sociale n’en est pas prioritairement la cause, les patrons baissent pavillon. Trois fois moins d’emplois ont été créés en 2018 qu’en 2017 (107 000 contre 341 000), sur fond d’un taux de chômage toujours ancré autour de 9,1% de la population active.

Dans le détail, les secteurs les plus exposés aux intempéries sociales, comme le tourisme, terminent l’année dans le mur. A Paris à la mi-décembre, le syndicat de l’hôtellerie a annoncé un taux d’occupation en baisse de 20%, allant jusqu’à 50% pour certains palaces. Exemple: le Shangri-La ou le Peninsula, deux établissements appartenant à des chaînes asiatiques, où le taux d’occupation dépasserait avec peine les 30%. «Je parle souvent aux directeurs de ces hôtels, explique un consultant spécialisé. Pour eux, Macron était un aimant. Ils étaient persuadés que le «French revival» (la renaissance française) allait avoir lieu. La réalité est aux antipodes. Paris et la France font peur.»

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Cette peur ne concerne pas que les touristes les plus huppés. Elle inquiète aussi les instituts d’observation de la conjoncture, alors que le Ministère de l’intérieur a confirmé jeudi la mort d’une neuvième personne sur un barrage de «gilets jaunes»: un manifestant renversé par un camion. Peur des petits patrons, devant les conséquences de l’augmentation promise du salaire minimum, sur laquelle les députés devaient voter jeudi soir. Peur des exploitants de supermarchés dans les départements ruraux, contraints de faire déménager les «gilets jaunes» installés sur leurs parkings. Peur, aussi, d’apparaître pour beaucoup de Français moyens comme trop dispendieux durant les Fêtes, au moment où la déprime d’une partie de la population est étalée au grand jour sur les écrans.

Une économie «plus inclusive»

C’est dans ce contexte que treize grands patrons français ont signé le 19 décembre dans Le Monde un appel à une économie plus inclusive. «Nous avons la conviction que l’économie et le social doivent aller de pair», expliquent ces dirigeants, dont Sébastien Bazin, patron du groupe hôtelier Accor, Stéphane Richard, dirigeant d’Orange ou Antoine Frérot, patron de Veolia.

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Reste à connaître l’effet des mesures de relance du pouvoir d’achat votées par le gouvernement. «Donner du pouvoir d’achat à des ménages assez contraints financièrement, c’est forcément bon pour la consommation. Il y aura un effet», prédit l’économiste Gilbert Cette. Problème: cet effet n’aura lieu qu’au début 2019. Et pendant ce temps, la colère contre les entreprises perdure, alimentée par les décisions très contestables de certains opérateurs, comme le groupe autoroutier Vinci, qui a promis de poursuivre les automobilistes ayant échappé aux péages en raison de l’occupation par les «gilets jaunes». Avant de faire marche arrière.

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