Pétrole

Glencore passe le flambeau au chinois CEFC dans la privatisation de Rosneft

En vendant la quasi-totalité de ses parts Rosneft à un groupe chinois, le négociant suisse réalise une plus-value. La Russie conforte sa place de premier fournisseur de pétrole de la Chine

La présence de Glencore en tant qu’actionnaire «stratégique» au capital du pétrolier d’Etat Rosneft n’aura duré que neuf mois. Mais elle aura été lucrative. Le négociant suisse et son partenaire qatarien QIA ont revendu les parts qu’ils détenaient dans le groupe russe à une obscure compagnie pétrolière privée chinoise, CEFC China Energy.

En décembre 2016, Glencore et QIA avaient formé à parité un consortium pour acheter 19,5% de la plus importante compagnie pétrolière russe au prix de 10,2 milliards d’euros (11,6 milliards de francs). Vendredi soir, Glencore a annoncé que le consortium vendait 14,16% de Rosneft pour 9,1 milliards de dollars (8,67 milliards de francs). Glencore n’avait mis que 300 millions d’euros sur la table, le reste venant de crédits.

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Selon le quotidien russe Vedomosti, le négociant suisse – qui conserve 0,5% des parts de Rosneft – et son partenaire qatarien ont reçu depuis décembre 179 millions d’euros de dividendes, plus 100 millions d’euros de marge par rapport au prix d’achat (CEFC a payé une prime de 16% sur la valorisation boursière de Rosneft).

QIA et Glencore devraient en outre empocher 116 millions d’euros supplémentaires de dividendes correspondant au premier semestre 2017. Il faut déduire de ces profits le coût du crédit pour l’achat des 19,5% de Rosneft, mais les termes de ce prêt n’ont pas été dévoilés.

Glencore en embuscade

Les observateurs russes soulignent que le groupe suisse dirigé par Ivan Glasenberg est le grand bénéficiaire de cette opération, en premier lieu parce que Glencore a su sauvegarder un contrat avec Rosneft lui garantissant 220 000 barils de pétrole par jour pendant cinq ans à un tarif préférentiel. Glencore reste ainsi l’un des plus gros négociants mondiaux de pétrole.

Le négociant suisse paraît entretenir d’excellents rapports avec les autorités russes. En décembre dernier, Vladimir Poutine qualifiait les dirigeants de Glencore et de QIA d’«investisseurs stratégiques» et leur avait remis en main propre des récompenses d’Etat. La privatisation était présentée comme un service rendu à la nation puisque 10,2 milliards d’euros venaient combler un trou dans le budget russe 2016.

Financement inhabituel

Mais d’où exactement venait cet argent? Officiellement, de crédits fournis par la banque italienne Intesa Sanpaolo (5,2 milliards d’euros) et de banques russes non identifiées (2,2 milliards d’euros). Mais à cause du fait que Rosneft est frappée par les sanctions internationales, Intesa s’est trouvée dans l’impossibilité de syndiquer son crédit.

Le crédit ayant été octroyé en quatrième vitesse, la banque italienne déclarait vouloir syndiquer le crédit après son versement, ce qui est une pratique inhabituelle. L’échec aurait pu forcer QIA et Glencore à revendre rapidement leurs parts de Rosneft. A moins que l’opération n’ait été ainsi prévue dès le départ, comme l’insinue le quotidien Vedomosti.

Dès décembre, la rumeur courrait que le financement venait en fait de plusieurs banques d’Etat russes (la presse russe cite Gazprombank et VTB). Intesa Sanpaolo, Glencore et QIA ont ainsi «validé» une privatisation factice, permettant au Kremlin de présenter l’opération comme le signe d’une amélioration du climat d’investissement en dépit des sanctions. En retour, et pour compenser le risque réputationnel, Glencore et QIA ont réalisé de larges plus-values.

Encore un tour de passe-passe?

A l’instar de nombreux observateurs du marché pétrolier russe, l’économiste Vladislav Inozemtsev émet les plus grandes réserves sur cette nouvelle transaction au sein du capital de Rosneft. «Donnez-moi un exemple où l’on achète 16% plus cher que le marché des actions dans une société dont les vendeurs veulent se débarrasser au plus vite?»

Et de noter au passage que la capitalisation de Rosneft est aujourd’hui à peine supérieure à ce que la société a versé pour acheter l’un de ses actifs: TNK-BP, acquis pour 55 milliards de dollars en 2013. Rosneft vaut 58 milliards de dollars, soit six fois moins qu’ExxonMobil, dont la production est 20% inférieure et dont les réserves sont trois fois inférieures à celles de la compagnie russe.

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Qu’à cela ne tienne. Le Kremlin applaudit désormais l’arrivée d’un actionnaire «stratégique» chinois confirmant enfin le «grand tournant vers l’Orient» promis par le président russe Vladimir Poutine en 2014 et qui peinait à se concrétiser. CEFC, un négociant de pétrole créé en 2002 ayant muté en géant pétrolier, devient du même coup le premier investisseur chinois en Russie. Comme Glencore, il a obtenu un volume garanti de pétrole en entrant au capital de Rosneft.

La transaction va conforter la Russie au rang de premier fournisseur de pétrole de la Chine, depuis qu’elle a détrôné l’Arabie saoudite en 2016. Mais CEFC, dont on sait très peu de chose, va-t-il devenir ce «partenaire stratégique» que devaient être QIA et Glencore, ou n’est-il qu’un relais dans ce curieux tour de passe-passe organisé par le tout-puissant patron de Rosneft Igor Setchine, avec la bénédiction du Kremlin?

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