L'été sportif s'annonce chaud. Trois des plus grandes manifestations mondiales vont avoir lieu d'ici au mois de septembre. Eurofoot 2004, Tour de France et Jeux olympiques (JO). Ces événements représentent des enjeux financiers plus importants à chaque édition. Le sport est désormais partout, des stades à la rue, des clubs aux multinationales, du Nord au Sud. Entretien avec Jean-François Bourg, économiste du sport, dont le prochain ouvrage, L'Economie politique du sport professionnel, est programmé pour 2005 chez Economica.

Le Temps: En termes économiques, comment qualifiez-vous un grand événement comme les Jeux olympiques: s'agit-il d'un bien public, ou d'un bien privé?

Jean-François Bourg: Le statut économique des JO est à n'en pas douter un bien public mondial, comme l'eau. Ce qui pose d'emblée le problème de son financement: peut-il être géré par une multinationale dont le fonds de commerce est l'éthique mais qui maximise son profit?

On peut aussi dire que le sport est un produit joint. Par exemple, un match collectif est produit par deux équipes qui s'affrontent. Si leur niveau de jeu est trop différent, elles produisent un bien de mauvaise qualité car le match perd de son intérêt.

– Le sport et le monde des affaires sont désormais complètement intégrés. Quand ont-ils commencé à se rapprocher?

– On peut découper l'histoire du sport moderne en deux périodes. La première court de 1896, date fondatrice des JO par Pierre de Coubertin, à 1980. La logique strictement sportive, battre le temps, prédomine. L'amateurisme et le bénévolat en sont les deux piliers. La révolution se produit avec l'arrivée de Juan Samaranch à la tête du Comité international olympique (CIO) en 1980. Il ouvre les JO aux professionnels et transforme la manifestation en véritable spectacle obéissant à une logique financière. C'est aussi sous sa présidence que les Jeux d'hiver et d'été deviennent alternés, pour permettre aux sponsors d'étaler leurs dépenses dans le temps. Un programme mondial de marketing est en outre créé pour que des sociétés privées, comme Coca-Cola ou Visa, puissent exploiter commercialement les anneaux olympiques. Cette transformation des JO a préfiguré celles que vont ensuite réaliser l'ensemble des disciplines sportives, à commencer par la FIFA et l'UEFA (ndlr: respectivement fédérations internationale et européenne de football).

– Mais Juan Samaranch a aussi sauvé les Jeux de la faillite…

– C'est vrai. A la fin des années 80, il n'y avait plus qu'une seule ville à postuler pour l'organisation des Jeux, tant ils étaient déficitaires. Depuis, une dizaine de candidats s'affrontent. Mais Samaranch a détourné l'objet initial du sport au profit d'une logique financière. Et ce sans transparence.

– Le CIO, l'UEFA et la FIFA, associations à but non lucratif, ont certes été critiqués pour leur opacité. Mais n'ont-ils pas sensiblement amélioré leur organisation?

– Le problème de leur statut reste entier. Ce sont des associations qui gèrent des montants bien supérieurs aux chiffres d'affaires des sociétés multinationales mais qui ne sont pas soumises à des règles imposant une réelle transparence financière. Elles sont de plus organisées en monopole, ce qui leur permet de contrôler et de pratiquer des prix hors concurrence. Il n'existe pas de bonne gouvernance du sport.

– Quel rôle jouent les médias, et en particulier les chaînes télé, dans ce «sport-business»?

– Comme pour le cinéma, elles ont intérêt à contrôler les événements sportifs. Elles se battent donc pour obtenir l'exclusivité des droits de retransmission afin d'en retirer des recettes publicitaires. Avec les contrats de sponsoring, ces droits ont créé une réelle alternative au financement public des événements sportifs.

– Récemment, les chaînes thématiques ont néanmoins souffert…

– C'est vrai. Certaines ont même fait faillite. Car trop de sport tue le sport. En outre, le taux d'équipement des ménages sature et les dépenses publicitaires ont reculé avec la crise économique.

– Quel est l'impact de l'argent sur les résultats?

– Cela dépend des disciplines. La formule 1 constitue l'exemple extrême où l'argent a tué tout suspense. Aucune limite économique n'a été fixée. Le budget de Ferrari, quinze fois supérieur à celui des petites écuries, détermine son succès. On le voit aussi dans le football où les clubs aux plus gros budgets dominent les championnats nationaux, en Espagne et en Angleterre notamment. Il existe en fait un paradoxe: pour que la glorieuse incertitude du sport subsiste, il faut que la concurrence économique soit faible.

– Quel fonctionnement proposez-vous alors d'adopter?

– L'exemple américain est de ce point de vue intéressant. En 1961, les Etats-Unis ont adopté une dérogation à la loi antitrust en permettant aux ligues sportives de s'organiser en cartel pour vendre de façon centralisée leurs droits commerciaux. Par exemple, la National Football League (NFL) partage ces droits à parts égales entre les clubs, ce que ne fait notamment pas l'UEFA. D'autres mécanismes permettent de maintenir le suspense sportif. Le «draft» offre la possibilité aux clubs les moins bien classés de choisir en premier les nouveaux joueurs qui arrivent sur le marché. Le «salary cap» limite en outre les salaires que les clubs peuvent verser. La NFL fonctionne ainsi de la façon la plus collectiviste!

– On constate aussi qu'argent et dopage font bon ménage…

– Attention. Le dopage se trouve dans l'essence même du sport de haut niveau dont le but est le dépassement de soi. Se doper revient simplement à se conformer à la loi du milieu.

Sur le plan économique, les sportifs peuvent faire un calcul avantage/coût à la Gary Becker (ndlr: Prix Nobel d'économie en 1992). En fonction des gains financiers qu'ils espèrent, ils peuvent avoir intérêt à se doper, même si leur espérance de vie en pâtit. Ce qu'a d'ailleurs sans doute fait Richard Virenque.

– Malgré le dopage, le Tour de France continue pourtant d'attirer les foules. Est-ce paradoxal?

– Je ne suis pas sûr que l'image de Lance Armstrong soit très bonne. Par ailleurs, l'audience a tendance à plutôt baisser. Il faut attendre aussi de voir comment la perception du cyclisme va évoluer à long terme. Ce qui est certain en revanche, c'est qu'il n'existe pas de réelle volonté de lutter contre le dopage: ce marché représente entre 4 et 8 milliards d'euros par an.

– Que proposez-vous pour mieux encadrer les événements sportifs?

– Les enjeux sont trop importants pour laisser le sport entre les mains des organisations actuelles. Les JO exigent des équipements surdimensionnés par rapport aux besoins des pays qui les accueillent. Or, ce sont ensuite aux collectivités publiques, donc aux contribuables, d'en assurer l'entretien. Après les JO de Grenoble et d'Albertville, plusieurs communes ont ainsi été mises sous tutelle car elles étaient trop endettées pour entretenir les installations. On ne peut accepter que les profits des JO soient privatisés et les pertes socialisées. Les Nations unies devraient les organiser.