Une gigantesque fraude, ou simplement un aperçu de la manière dont fonctionnent les marchés financiers, dans toute leur cruauté? Ce mardi, dans une scène totalement inédite, Lloyd Blankfein, le patron de Goldman Sachs, va devoir s’expliquer devant les sénateurs. Pendant des décennies, la grande banque d’affaires new-yorkaise a été vue comme un modèle d’efficacité et de réussite. Un des piliers centraux de Wall Street; une machine à créer du bien-être; un laboratoire financier hyperperformant réunissant les meilleurs talents, attirant les plus grosses fortunes, étendant partout le bras de la puissance commerciale et financière américaine.

Or tout s’est effondré la semaine dernière lorsque la SEC, le gendarme des marchés américains, a porté plainte contre la banque, l’accusant d’activités frauduleuses. C’est une simple plainte civile, dont l’argumentaire tient en quelques pages et qui se concentre principalement sur un petit trader français dans la vingtaine, Fabrice Tourre, lui-même décoiffé par les instruments financiers qu’il avait élaborés pour Goldman Sachs. Un milliard de dollars sont en jeu. On estime que quelque 50 millions de personnes (propriétaires de maisons, investisseurs, actionnaires…) ont été touchées directement par le petit jeu. Mais cela va bien au-delà encore. Les soupçons, déjà, s’étendent à d’autres grandes banques américaines. En réalité, alors que les Etats-Unis et une bonne partie de la planète se penchent sur les moyens d’accroître la régulation des marchés, c’est tout le monde financier qui tremble derrière ces accusations.

L’instrument mis en place par Tourre, que lui-même qualifiait de «monstruosité» dans ses e-mails tout juste rendus publics? Il avait pour nom Abacus 2007-AC1. Ce fonds ne créait rien, ne produisait rien. Mais il spéculait sur l’avenir des actifs immobiliers, et notamment des fameux «subprime», ces hypothèques pourries qui ont fleuri aux quatre coins de l’Amérique. Le problème, c’est que ce portefeuille avait été conçu en grande partie sur les indications du financier John Paulson, celui-là même qui avait tout misé sur un effondrement de ce marché et l’éclatement de la bulle immobilière. Tandis que les investisseurs, attirés par la description que leur faisait Goldman de son produit Abacus, perdaient toute leur mise, Paulson accumulait la fortune la plus rapidement acquise à Wall Street: plus de 10 millions de dollars… par jour.

Simple conséquence des règles des placements boursiers, qui font gagner aux uns ce que perdent les autres? Ce sera la ligne de défense des dirigeants de Goldman Sachs. Une position, cependant, plus difficile à tenir après la publication des e-mails de Fabrice Tourre, mais surtout ceux de Lloyd Blankfein lui-même, débusqués par l’implacable sénateur démocrate Carl Levin. «Nous allons faire un paquet d’argent», estime dans un de ces courriels le président de la banque. Sentence du sénateur: Goldman Sachs (ainsi que d’autres banques d’investissement américaines) réalisait ses bénéfices en trompant ses clients. «Leurs produits financiers risqués ont favorisé l’éclosion de la crise», assène-t-il.

Derrière ces accusations, ce sont donc 8 millions de chômeurs américains qui peuvent réclamer leur dû. Mais c’est aussi le gouvernement américain qui peut pester, lui qui a notamment déboursé 180 milliards de dollars pour sauver dans un premier temps American International Group (AIG), dont la débâcle a beaucoup à voir avec les produits offerts par Goldman Sachs…

Bien sûr, il ne fait de doute pour personne que la charge sonnée contre la banque arrive à un moment particulièrement opportun. Alors que le débat doit reprendre cette semaine au Sénat sur la question de la régulation du système financier, les républicains qui avaient jusqu’ici fermé toutes les portes ont commencé de se faire tout petits. Deux tiers des Américains sont aujourd’hui en faveur d’un encadrement plus strict du secteur financier. Les républicains pourraient encore choisir de ne pas les écouter. Mais ils en paieront sans doute le prix aux prochaines élections.

Pourtant, c’est derrière les rideaux que se déroule l’essentiel de la bataille. Ces derniers jours, des «révélations», au demeurant déjà largement connues, visent à entamer la crédibilité de la SEC en dévoilant le fait que certains de ses agents (payés jusqu’à plus de 200 000 dollars par an) ont passé l’essentiel de leurs heures de bureau à surfer sur des sites pornographiques. Surtout, tirant argument du fait que Wall Street représente le principal contributeur des campagnes politiques, les dirigeants du Parti républicain ont affiché le détail des dons perçus par chacun de leurs rivaux démocrates. Avec ce commentaire: «S’ils sont persuadés que Wall Street est le diable, pourquoi ne rendent-ils pas les millions et les millions de dollars qu’ils ont reçus de la part des gens mêmes qu’ils accusent aujour­d’hui?»