Technologie

Google, nouveau maître des océans

A coups d’investissements se chiffrant en milliards, la multinationale américaine multiplie les projets de câbles sous-marins pour faire transiter les données générées par ses utilisateurs. Google est imité par Facebook, Microsoft et Amazon, effaçant de ce marché les opérateurs télécoms

L’empire de Google ne cesse de s’étendre. Sans faire de bruit, la multinationale américaine installe des milliers de kilomètres de fibre optique sous les océans, imitée par Facebook, Microsoft et Amazon. Les géants américains de la tech ne se contentent plus de générer des masses gigantesques de données: ils construisent eux-mêmes les infrastructures pour les transporter autour du globe.

Cette vaste toile sous-marine a été mise en lumière cette semaine par un avertissement du Ministère américain de la justice (DoJ), qui tente de bloquer la construction d’un câble reliant Los Angeles à Hongkong, comme croit le savoir le Wall Street Journal. L’infrastructure est financée par Google, Facebook et un partenaire chinois, Dr. Peng Telecom & Media Group Co, que Washington soupçonne d’une trop grande proximité avec Pékin. Long de 12 900 kilomètres, ce câble, devisé à 300 millions de dollars, a déjà été construit à 85%. Mais si le Ministère de la justice devait interdire à des entreprises américaines de travailler avec un partenaire chinois, Facebook et Google devront se retirer du projet.

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Opérateurs télécoms marginalisés

Pour ces géants de la tech, l’impact sera a priori minime. Car ils multiplient les projets. A lui seul, Google est impliqué dans 15 câbles sous-marins: la société californienne fait partie de 11 consortiums et est l’unique propriétaire de quatre câbles, selon le site spécialisé dans les télécoms Telegeography.com. Facebook est impliqué dans dix projets, Amazon dans cinq et Microsoft dans quatre câbles. En 2012, les géants de la tech possédaient moins de 10% des capacités de transmission des données sous l’eau. Désormais, cette part est de 54%, selon Telegeography.com, qui s’attend à ce que cette proportion atteigne les 90% d’ici quelques années. Aujourd’hui, 99% des données qui transitent d’un continent à l’autre le font via des câbles, le 1% restant via des satellites, qui offrent une bande passante inférieure à la fibre optique.

Pourquoi cet appétit pour des infrastructures traditionnellement construites par des opérateurs télécoms? «Simplement parce que leur besoin en bande passante est énorme et ne cesse de croître. Les géants de la tech préfèrent construire des câbles eux-mêmes qui correspondent précisément à leurs besoins, pour relier des endroits où se trouvent leurs centres de données», explique Alan Mauldin, responsable de Telegeography.com, contacté par Le Temps.

Plus rapidement

Et si les géants de la tech construisent parfois seuls des câbles, c’est pour diviser en moyenne par deux le temps de préparation des projets. C’était d’ailleurs l’un des arguments avancés en juin par Google, lors de l’annonce de la construction du câble Equiano, allant du Portugal à l’Afrique du Sud, en passant par le Nigeria: «Comme Equiano est entièrement financé par Google, nous sommes en mesure d’accélérer notre calendrier de construction et d’optimiser le nombre de parties aux négociations.» Entre 2016 et 2018, Google a investi 47 milliards de dollars pour développer l’ensemble de ses infrastructures.

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Pour Google, Facebook ou Microsoft, le but est ainsi de maîtriser totalement des projets pour le long terme. Car dans l’immédiat, il n’y a pas urgence à construire de nouvelles infrastructures. Selon Alan Mauldin, seuls 30% de la capacité des câbles actuelle sont utilisés et 60 nouveaux câbles doivent entrer en fonction d’ici 2021. Il y en a aujourd’hui environ 400 en service, sur une longueur totale de 1,2 million de kilomètres. Les géants de la tech veulent se réserver suffisamment de bande passante pour l’avenir, quitte à partager. «Une partie des capacités des câbles de Google est louée à des opérateurs télécoms, détaille Alan Mauldin. Par exemple, Orange a une partie des fibres dans le nouveau câble Dunant.» Ce dernier reliera les Etats-Unis à la France sur 6600 kilomètres et doit entrer en service en 2020.

Puissance accrue

L’effacement des opérateurs télécoms face aux géants américains de la tech n’est pas source d’inquiétude pour Alan Mauldin: «Je ne vois pas de risque à ce sujet. Les fournisseurs de contenu, comme les opérateurs télécoms, doivent investir dans de nombreux câbles pour fournir une qualité de service élevée. Et je ne suis pas en position de dire si ces géants de la tech ont trop de pouvoir à ce sujet.»

Les câbles, qui ont durée de vie moyenne de 25 ans, sont plus nombreux. Mais aussi plus puissants. Ainsi, Dunant atteindra une vitesse de transmission moyenne de 250 térabits par seconde – de quoi faire circuler l’entier du contenu de la Bibliothèque du Congrès trois fois en une seconde entre la Virginie et la France, selon une estimation du site spécialisé Wired. A titre de comparaison, la capacité de Marea, un câble achevé en 2018 reliant les Etats-Unis à l’Espagne et appartenant à Microsoft et Facebook, est de 160 térabits par seconde. Actuellement, les câbles sous-marins en fonction offrent un débit moyen de 30 térabits par seconde.

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