Un milliard trois cents millions de dollars. Telle est la somme, selon la presse en Israël, que vient d’allonger Google pour prendre le contrôle de la start-up israélienne Waze et son application pour Iphone et Android proposant un guidage GPS gratuit actualisé en temps réel par ses utilisateurs. Un système souvent présenté comme le «réseau social de la route» et qui a séduit 50 millions d’utilisateurs jusqu’à présent. L’application, que Facebook convoitait aussi, relie les automobilistes les uns aux autres; ils s’informent sur les conditions de circulation.

Créée en 2009 par Ouri Levine ainsi que par Amir et Gilli Shinar, Waze n’est pas le fruit de deux bricoleurs cogitant au fond d’un garage. En réalité, comme la plupart des grands noms de la high-tech israélienne, ses concepteurs ont passé plusieurs années dans l’Unité 8200, la structure la plus secrète des Renseignements mi­litaires israéliens (Aman) spécia­lisée dans la cyberguerre et les interceptions électroniques. Une marque de noblesse pour les capitaux-risqueurs puisqu’ils ont investi 70 millions d’euros dans le projet entre sa naissance et la fin de 2012.

Longtemps invisible – jusqu’à ces dernières années la censure militaire israélienne interdisait aux médias locaux d’évoquer son existence – la 8200 s’est fait connaître pour avoir participé avec la NSA, son homologue américaine, à l’élaboration du virus informatique Stuxnet et ses avatars qui ont lourdement endommagé les installations nucléaires iraniennes. Avant cela, l’unité avait remporté d’autres succès restés inconnus, parmi lesquels l’enregistrement de conversations téléphoniques entre des ingénieurs nucléaires iraniens et leurs instructeurs pakistanais.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’ils abandonnent leur monde secret, les anciens cyberespions se lancent à peu près tous dans la high-tech. C’est le cas de Gil Schweid (Chekpoint), de Benny Levin (Nice Systems) et de dizaines d’autres. Dernier exemple en date, celui d’Itzhak Avraham et Elia Yehouda qui développent depuis 2011 un système de sécurisation pour smartphones baptisé «Zimperium» et qui avaient, aux dernières nouvelles, déjà levé un peu plus d’un demi-million de dollars.

«Nous n’avons aucun mal à nous adapter à la vie civile en quittant l’armée parce que la 8200 fonctionne plus comme une start-up au sein de laquelle les idées innovantes circulent que comme une structure militaire rigide», affirme T., un ancien colonel passé dans la conception d’armement de pointe. Sans entrer dans les détails, notre interlocuteur affirme que «des sections de la 8200 sont parfois mises en concurrence les unes avec les autres sur un même projet. C’est à qui se montrera le plus créatif, le plus innovant.» Et de poursuivre: «En Israël, le service militaire dure trois ans pour les hommes et deux ans pour les femmes, mais les soldats de l’Unité 8200 signent généralement un contrat prolongeant leurs activités durant plusieurs années supplémentaires. Ils le font volontairement car ils acquièrent des compétences techniques, le goût du risque et la volonté d’entreprendre.»

La plupart des éléments de la 8200 sont formés au sein de deux programmes spéciaux de Tsahal (l’armée) baptisés «Talpiot» et «Lotem», deux parcours réservés à la crème de la population scolaire israélienne. En s’engageant sur cette voie, les impétrants savent qu’ils bénéficieront d’un enseignement hors du commun mais qu’ils devront, pour rembourser les dépenses assumées par l’Etat, porter l’uniforme durant neuf ans.

Selon le Bureau israélien des statistiques, la high-tech fait entrer chaque année 18,4 milliards de dollars dans les caisses de l’Etat hébreu. Elle représente un peu plus de 45% des exportations de ce pays. Les anciens de la 8200 sont pour beaucoup dans ces résultats et ils en sont fiers. Ils forment d’ailleurs une sorte de «confrérie» informelle au sein de laquelle les membres les plus expérimentés repèrent les talents et les orientent vers d’autres ex-cyberespions employés par des entreprises de consultance high-tech et des fonds d’investissement.

Dans ce cadre, les anciens de l’unité organisent d’ailleurs une rencontre annuelle destinée à faciliter les contacts. Une sorte de foire à l’emploi et aux capitaux à risque. Pour l’occasion, les participants triés sur le volet – seuls les anciens de la 8200 et les investisseurs y sont admis – ne sont pas invités à raviver leurs souvenirs de chambrée mais, au contraire, à confronter leurs idées et leurs projets de start-up. La cinquième édition de ce prochain rendez-vous se déroulera le 24 juin à Tel-Aviv.

Au sein de l’unité 8200, «c’est à qui se montrera le plus créatif, le plus innovant»