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Des élèves d'une école américaine, au Nouveau Mexique, testant des casques de réalité virtuelle de Google.
© Robin Zielinski / AP

Education

Google s'attaque aux écoles

La multinationale américaine est parvenue, en quelques mois, à faire adopter ses services par plus de 30 millions d’enfants aux Etats-Unis. En Suisse, Google vient de signer avec l’EPFL et ses applications sont aussi utilisées à Genève. Il faut être prudent, avertit un expert

Des applications en ligne gratuites, des ordinateurs portables vendus à prix cassé… Difficile, voire impossible, de résister à l’offensive de Google dans les écoles. Aux Etats-Unis, après plusieurs mois de lobbying intense, la multinationale est parvenue à faire adopter ses outils collaboratifs, dans les classes, par 30 millions de petits Américains. Ses ordinateurs, vendus sous la marque Chromebook, comptent pour plus de la moitié des portables vendus dans les écoles. Google s’intéresse aussi de près au marché suisse. Après Genève, qui a adopté ses solutions gratuites, l’EPFL vient de signer un contrat avec la multinationale pour fournir ses services à ses 10 000 étudiants et 6000 employés.

Si Google est parvenu si bien à pénétrer le système scolaire américain, c’est grâce à un travail de marketing non pas auprès des décideurs politiques, mais des enseignants eux-mêmes. Dans une enquête publiée mi-mai, le «New York Times» expliquait comment la firme s’était directement adressée aux instituteurs pour les convaincre d’adopter ses services en ligne, que ce soit pour l’e-mail, l’édition et le partage de documents, le calendrier ou les outils de présentation. En contournant les décideurs politiques et en favorisant au maximum le bouche-à-oreille entre enseignants, Google a tissé une toile marketing puissante, que jamais Microsoft ou Apple n’avaient envisagée.

Une chronique: Google mange le monde

Faciliter la collaboration

Google propose ses services gratuitement et gagne 30 dollars par an pour assurer la maintenance de Chromebooks dont les prix ne débutent qu’à 299 francs en Suisse. Mais pour l’entreprise, la valeur est ailleurs. «Si vous parvenez à amener tôt quelqu’un à votre système d’exploitation, il sera très vite loyal, même pour la vie», expliquait au quotidien américain un analyste de Futuresource Consulting. Selon cette société de recherche, les Chromebooks représentaient, en 2016, 58% des ordinateurs livrés dans les écoles primaires et secondaires aux Etats-Unis. En 2012, cette part n’était que d’un pour-cent.

En Suisse, Google progresse aussi, notamment via un contrat signé en 2016 avec l’EPFL. Didier Rey Marchetti, délégué du vice-président pour les systèmes d’information à l’école polytechnique, est à l’origine de cet accord. «Google propose depuis longtemps des outils collaboratifs très intéressants, mais personne, au sein de l’EPFL, n’avait pris le temps d’examiner ces solutions, aussi du point de vue légal. Nous avons passé beaucoup de temps, avec des représentants de la société américaine et avec les préposés à la protection des données, pour discuter et parvenir à un accord.»

Données stockées hors de Suisse

Ainsi, l’EPFL n’utilise pas la messagerie de Google, et celui-ci n’affiche aucune publicité pour tous les outils collaboratifs qu’emploie la haute école. «Les données sont stockées à l’étranger. Nous informons donc nos utilisateurs sur les données de recherche qui peuvent être traitées et stockées avec les services de Google pour être en conformité avec les contraintes légales», poursuit le responsable. Aucun Chromebook ne fait partie de l’accord.

Selon Didier Rey Marchetti, la gratuité des services G Suite pour Education n’a pas été l’argument premier. «La puissance et la simplicité des outils de Google ne sont plus à démontrer, d’autant que de nombreux chercheurs et étudiants les utilisaient déjà sans cadre légal bien défini. Nous leur proposons maintenant, sans les forcer, de les employer dans le cadre de l’EPFL.» Google n’est pas le seul fournisseur de la haute école, qui a aussi des accords avec Microsoft, pour de nombreux logiciels et systèmes d’exploitation. Le responsable de l’EPFL l’admet, «un contrat avec nous offre une belle exposition à Google pour ses produits. Mais c’est un choix en toute connaissance de cause».

Google, aux anges

Google est aux anges. «Nous sommes ravis que l’EPFL ait choisi G Suite pour Education et que cela permette à l’école de faciliter l’enseignement et les collaborations pour la recherche, explique Grainne Phelan, responsable des programmes pour l’éducation chez Google. Nos services sont disponibles pour toutes les autres écoles de Suisse et nous espérons qu’elles seront nombreuses à en bénéficier.» Google semble mettre la même intensité en Europe qu’aux Etats-Unis pour promouvoir ses produits: «En Europe, nous organisons souvent des événements locaux, nous établissons des communautés de groupes d’utilisateurs appelés les Google Educator Groups, et mettons en avant les écoles qui réussissent via un programme de référence», poursuit la responsable.

Que répond Google lorsqu’on le soupçonne de vouloir ainsi évangéliser de très jeunes clients? «La raison principale pour laquelle nous offrons G Suite pour Education gratuitement aux écoles, c’est parce qu’il est juste de faire ainsi. Nous savons que nos outils peuvent stimuler la collaboration et la créativité dans les classes. Les jeunes gens auront justement besoin de ces compétences pour réussir», répond Grainne Phelan, qui conclut en affirmant que «c’est un investissement, incroyablement bon pour notre futur à tous».

«No comment» à Lausanne

Les services de Google, tout comme ceux de Microsoft, sont utilisés dans de nombreuses écoles de Suisse. Mais personne n’a une vision globale. Certains ne veulent même pas en parler: contacté, le canton de Vaud a refusé de répondre à nos questions. A Genève, le Département de l’instruction publique utilise des solutions de Google (depuis 2012), gratuitement. «Celles fournies par Microsoft sont payantes, mais à un tarif préférentiel pour l’éducation», précise un porte-parole. En mai, un élu vert genevois s’inquiétait de la confidentialité des données hébergées par Google. «Le département veille à ce que les outils Google n’aient pas une place exclusive au sein des écoles. Trois autres plateformes collaboratives sont ainsi proposées aux enseignants et aux élèves», poursuit le porte-parole, qui précise que «le département travaille à améliorer la «pseudonymisation» complète des comptes d’élèves».

A Genève, l’argument de la gratuité compte. «Le remplacement de l’ensemble par un système hébergé par l’Etat serait complexe et coûteux – créer une simple messagerie interne à l’Etat est ainsi chiffré à 4 millions de francs», précise le département.

A Berne, on observe cela avec un regard prudent. «Nous n’avons rien contre ces offres gratuites pour l’enseignement, mais il manque souvent une réflexion de la part des responsables pour l’acquisition de technologies de l’information, mais aussi de la part des écoles: rien n’est gratuit et ces entreprises se nourrissent des données qu’elles récoltent ainsi», avertit Karl Wimmer, directeur suppléant d’Educa.ch, l’agence spécialisée dans les technologies de l’information et de l’éducation de la Confédération et des cantons. «Il faut notamment faire attention à ce que les écoles ne se lient pas à ces sociétés américaines, qu’elles puissent migrer leurs données à un coût raisonnable vers d’autres plateformes.»

Lire aussi: Le téléphone, nouveau défi de l'école

«Swisscom n’est pas neutre»

Et il n’y a pas que Google. «Microsoft offre à de nombreuses écoles, gratuitement, sa suite bureautique Office 365, poursuit Karl Wimmer. A Zurich, Samsung met par exemple à disposition ses tablettes pour des enseignants et élèves dans le cadre d’une formation continue de la Haute Ecole pédagogique.» Pour le responsable, même l’initiative de Swisscom, qui connecte sans frais toutes les écoles du pays à l’Internet à haut débit, n’est pas gratuite: «L’opérateur n’est pas neutre, il a bien sûr aussi comme objectif de soigner son image auprès des consommateurs… et de ses futurs clients.»


La Silicon Valley veut réinventer l’école publique

Plusieurs grands noms de la technologie déboursent des millions de dollars afin de rapprocher le fonctionnement des écoles publiques américaines de celui d’une start-up

Aux Etats-Unis, l’offensive de Google pour imposer ses outils collaboratifs (documents partagés, agenda, email et même envoi de devoirs via le service «Classrom») aux élèves et aux enseignants ne laisse pas indifférent les autres géants de la Silicon Valley. Ainsi, plusieurs initiatives viennent de voir le jour pour amener, dans le milieu de l’enseignement, des méthodes jusque là plutôt utilisées dans le milieu des affaires.

A l’instar du couple Bill et Melinda Gates, Mark Zuckerberg et Priscilla Chan ont choisi de consacrer une partie de leur fortune à la philanthropie. Après une expérience ratée en 2010 – un don de 100 millions de dollars aux écoles publiques de Newark dans le New Jersey qui a surtout servi à payer des consultants sans résultat concluant –, le couple a lancé en 2015 la «Chan Zuckerberg initiative» centrée sur un enseignement personnalisé. Un logiciel permet aux élèves de se prendre en main et d’apprendre à leur rythme, ce qui donne aux professeurs davantage de temps pour les accompagner. Une centaine d’écoles teste la méthode.

Du directeur de Netflix…

La réforme de l’école publique tient aussi à cœur de Reed Hastings. Le patron de Netflix a fait un séjour en Afrique pour enseigner les mathématiques après ses études. Il a déjà investi des millions dans des «charter schools», ces écoles financées par l’Etat mais dont le cursus peut se détacher des programmes nationaux. Dès 2008, il confiait au Wall Street Journal qu’il essayait «de comprendre pourquoi notre éducation est à la traîne quand notre technologie se développe à vitesse grand V et qu’il y a de l’innovation dans tellement de secteurs – la santé, la biotech, le cinéma…»

Son principal projet consiste en une plateforme appelée «Dreambox Learning». Un peu comme l’algorithme de Netflix qui formule des propositions basées sur les autres films regardés, Dreambox analyse des milliers de données pour personnaliser l’apprentissage des mathématiques. Une étude de Harvard a constaté que les élèves qui l’utilisaient avaient effectivement de meilleures notes dans cette matière, mais sans pour autant établir de lien direct.

… à celui de Salesforce

Marc Benioff a été encore plus loin en «adoptant» une école publique à San Francisco. Le directeur de Salesforce a acheté 1200 ordinateurs Chromebook (de Google) pour les élèves. Il a aussi versé l’équivalent de 100 millions de dollars aux écoles de la région de San Francisco pour, entre autres, embaucher des professeurs de mathématiques ou installer le wi-fi. «C’est presque un capital-risqueur pour les écoles publiques», a commenté sur CNBC un ancien responsable du district scolaire de San Francisco.

La conviction que la technologie peut changer le monde règne en maître dans la Silicon Valley. Zuckerberg a résumé sa vision à l’automne dernier lors d’une visite d’une école originale au Pérou. Impressionné, il avait alors déclaré qu’«elle ressemblait au futur, qu’elle ressemblait à une start-up. Elle donne l’impression que le système éducatif devrait davantage fonctionner comme cela.» Or rien ne prouve que gérer une école comme une start-up fonctionne quand le taux d’échec des start-up se situe bien au-delà des 50%.

Interrogations

Les grands noms de la Silicon Valley ont les moyens de se faire entendre. A travers les réseaux sociaux et avec leurs budgets illimités, ils peuvent s’adresser directement aux parents, aux élèves ou aux enseignants. Qui peuvent ensuite mettre la pression sur leurs élus. «Ils ont le pouvoir de changer des politiques mais rien n’existe pour vérifier ce pouvoir», s’inquiète Megan Tompkins-Stange, professeure de politique publique citée par le New York Times. «Cela subvertit le processus démocratique.» (Loic Pialat, Los Angeles)

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