Technologie

Le gouvernement américain néglige-t-il l’intelligence artificielle?

Les lourds investissements de la Chine et de la Silicon Valley dans le secteur risquent à terme de faire passer la recherche publique américaine au second plan

La Silicon Valley promet au genre humain un avenir d’assistants personnels et de voitures autonomes. Dans cet avenir-là, l’intelligence artificielle jouera un rôle primordial. Le cabinet Tractica estime que les revenus du secteur atteindront 36,8 milliards de dollars d’ici à 2025.

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«Je titille toujours mes collègues qui ne travaillent pas dans l’AI (artificial intelligence) en leur disant que le marché pour les technologies non intelligentes est non existant», raconte Subbarao Kambhampati, professeur à l’Arizona State University et président de l’Association pour l’avancement de l’intelligence artificielle (AAAI).

Les Chinois semblent l’avoir compris. Selon le New York Times, la ville de Xiangtan a par exemple annoncé un investissement de 2 milliards de dollars dans l’AI et la robotique. Le mouvement est national et profite d’une croissance annuelle à deux chiffres des investissements étatiques dans la recherche scientifique, assure The Atlantic.

Coupes budgétaires attendues dans la recherche

«D’un point de vue universitaire, la Chine a progressé de manière spectaculaire ces dernières années, confirme Subbarao Kambhampati. Les Chinois sont aussi très bons pour appliquer ces technologies à leur industrie. D’Alibaba à Baidu en passant par Tencent ou DiDi, il y a en Chine un concurrent sérieux pour toutes les grandes entreprises technologiques des Etats-Unis», poursuit le président de l’AAAI.

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La prise de conscience a bien eu lieu à Washington. En octobre dernier, un rapport du gouvernement Obama sur l’avenir de l’AI signalait que les Etats-Unis n’étaient plus la première nation en termes de publications sur le deep learning.

De nombreux économistes s’accordent à dire que c’est une vue à court terme pour les Etats-Unis que d’essayer de régler les déficits budgétaires en délaissant le soutien gouvernemental à la recherche fondamentale

Subbarao Kambhampati, professeur à l’Arizona State University

Mais l’administration Trump, qui prévoit des coupes franches dans la recherche, paraît moins disposée à agir. Une partie du monde politique s’inquiéterait plutôt des risques liés à l’AI. A tel point que IBM s’est senti obligé d’envoyer une délégation dans la capitale américaine pour convaincre les parlementaires de ses bienfaits.

«De nombreux économistes s’accordent à dire que c’est une vue à court terme pour les Etats-Unis que d’essayer de régler les déficits budgétaires en délaissant l’un des moteurs de leur prospérité depuis la Grande Guerre: le soutien gouvernemental à la recherche fondamentale», prévient Kambhampati. Eric Schmidt, le patron d’Alphabet, ne dit pas autre chose dans une tribune du Washington Post coécrite en mai dernier. Il y affirme que les Etats-Unis négligent leur «machine à miracles», une machine alimentée par les investissements fédéraux.

60 milliards investis par les géants de la tech

Surtout que l’Etat américain ne doit pas faire face qu’à la concurrence chinoise. Le New York Times croit savoir que les cinq grands noms de la tech (Google, Facebook, Amazon, Apple et Microsoft) pourraient dépenser 60 milliards de dollars en recherche et développement cette année. Une somme équivalente aux 67 milliards investis en 2015 par le gouvernement américain dans la recherche scientifique (dont 1,1 milliard spécifiquement pour l’AI). «Les géants de la technologie, pas le gouvernement, sont en train de construire le futur de l’intelligence artificielle», s’inquiète le journal américain.

L’attribution de bourses de recherche permet par exemple à l’Etat de garder un contrôle sur l’utilisation des technologies développées. «Il y a une inquiétude scientifique, commente Subbarao Kambhampati. Il est difficile pour ces entreprises de soutenir une recherche fondamentale qui n’a pas de potentiel commercial à court terme», analyse-t-il. Sans parler de la transparence limitée des recherches menées par le secteur privé.

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