Il n'est pas rare que l'accession d'une banque centrale à l'indépendance s'accompagne de tensions avec son ancien tuteur. Au Japon, ce phénomène atteint son paroxysme. Indépendante depuis 1998, la Banque du Japon (BoJ) est confrontée aux pressions du gouvernement, particulièrement du Ministère des finances. L'institut d'émission le lui rend bien. Deux facteurs majeurs expliquent cette situation: l'incapacité du pays à sortir de la dépression et la personnalité du gouverneur Masaru Hayami.

La dépression économique

Après quelques mois durant lesquels des signes de reprise étaient perceptibles, les différents pans de l'activité de l'archipel sont aujourd'hui au plus bas. Même si Masaru Hayami refuse de parler de récession, ce mot vient à la bouche d'un grand nombre d'observateurs. Les dernières statistiques publiées – chômage au plus haut depuis dix ans, indice boursier Nikkei 225 au plus bas depuis quinze ans, production industrielle et mises en chantier en chute libre – démontrent le piteux état de l'économie japonaise. Pire, aucun remède préconisé tant par la banque centrale que par le gouvernement n'amène de soulagement durable. Un tel environnement ne peut que favoriser les tensions entre le gouvernement et la BoJ. Par analogie, on constate que la politique monétaire d'Alan Greenspan a été encensée tant que la conjoncture américaine se portait à merveille et qu'elle prête le flan à la critique depuis le début du ralentissement.

Car la tentation est grande d'attribuer la responsabilité de la baisse de régime de l'activité à la banque centrale qui, par le biais des taux d'intérêt, peut accentuer un début de déprime, voire casser une relance. C'est bien le reproche que certains analystes font à Masaru Hayami. En août dernier, ce dernier décidait, au grand dam du gouvernement, d'abandonner la politique de taux zéro, mise en place dix-sept mois plus tôt. Or, maintenant que le Japon rechute, c'est le gouverneur de la banque centrale que l'on montre du doigt. Au point que cette dernière est revenue en arrière la semaine dernière, en abaissant ses principaux taux directeurs.

Accusées toutes deux d'impuissance, les autorités se renvoient la balle. Lorsque le pouvoir politique donne des conseils à la BoJ, celle-ci se prononce contre. Exemple récent: le gouvernement a renouvelé ses pressions en vue d'un assouplissement monétaire. Les leaders du Parti libéral démocrate, principale composante de la majorité, ont été plus loin: ils ont poussé la BoJ à infléchir radicalement sa politique monétaire, y compris à travers l'achat massif d'obligations gouvernementales à long terme. En guise de réponse, Masaru Hayami a non seulement réitéré son scepticisme face à la politique de taux zéro mais a en plus contre-attaqué en suggérant au gouvernement de contribuer au redressement de la Bourse et de l'économie par l'adoption d'allégements fiscaux favorisant les investissements en actions.

Les conflits entre banque centrale et ministères existent ailleurs, comme aux Etats-Unis entre la Fed et le Trésor. «Mais là, explique un journaliste du quotidien Nikkei Shimbun, les deux parties peuvent se tourner vers le président pour trancher. Au Japon, il n'y a personne pour le faire.» Encore plus contesté que Masaru Hayami, le premier ministre Mori ne peut pas faire figure de médiateur.

La personnalité de Masaru Hayami

Début 1998, le gouverneur de la BoJ démissionnait à la suite d'un scandale. Le premier ministre recherchait un remplaçant aux mains propres pour prendre la tête de la banque nouvellement indépendante. Masaru Hayami correspondait aux critères requis. Il avait déjà travaillé à la Banque du Japon mais s'était recyclé dans l'économie privée. Ce n'était donc pas un pur produit de la bureaucratie. Il avait aussi la réputation d'être un individualiste à la langue bien pendue, doublé d'un chrétien au sens de la responsabilité morale. Aujourd'hui, plusieurs de ces qualités se sont retournées contre ceux qui avaient nommé le gouverneur. Indépendant, Hayami l'est resté. De même, il n'a toujours pas la langue dans sa poche, ne ratant pas une occasion de prendre le contre-pied du gouvernement. Enfin, c'est au nom d'une certaine morale que Masaru Hayami ne tient pas à revenir aux taux zéro qui, selon lui, vont à l'encontre des principes de concurrence et retardent des restructurations.

Quant à sa qualité supposée d'être plus imaginatif qu'un bureaucrate, nombre d'observateurs déchantent. «Il n'a pas réussi à gagner la confiance des marchés au contraire d'Alan Greenspan», assure le patron d'une grande banque établie au Japon. Pire, la volte-face opérée la semaine dernière avec la baisse des taux fait apparaître Masaru Hayami ridicule et affaibli. Le contraire de ce dont a besoin le Japon aujourd'hui.