L’industrie du bois en Suisse est en émoi. Il y a une semaine, le gouvernement des Grisons annonçait qu’il était prêt à verser 40 millions de francs pour renflouer la scierie industrielle Mayr-Melnhof à Domat/Ems. A peine quatre ans après sa mise en service, la plus grande scierie de Suisse, qui emploie 128 personnes pour un chiffre d’affaires de 68 millions de francs, est menacée de faillite. La direction de Mayr-Melnhof, groupe autrichien qui compte parmi les plus grands de la branche en Europe, va introduire le chômage partiel pour tout son personnel jusqu’au printemps prochain.

Parallèlement, dans une stratégie qui ressemble fort à une fuite en avant, le groupe annonce qu’il va renforcer les activités de son site grison. L’apport de deniers publics n’y est pas étranger. Le canton des Grisons est prêt à investir 15,5 millions de francs pour deux nouvelles installations. Par ailleurs, il abandonne une créance de 9,6 millions de francs, et débloque un crédit de 14 millions de francs pour inciter les communes du canton à vendre leur bois à la scierie. Au total, les créanciers, dont une banque autrichienne, renonce à récupérer 80 millions de francs.

A la veille de son congrès annuel, qui se réunit ce vendredi à Fribourg, Industrie du bois suisse, l’association faîtière de la branche, fulmine. «C’est un scandale et un exemple de distorsion de la concurrence sans pareil. Il y va de la survie d’un certain nombre de nos membres», déclare son président, le conseiller national (UDC) Jean-François Rime, propriétaire de la scierie Despond à Bulle. Industrie du bois Suisse envisage de déposer plainte pour concurrence déloyale.

Tout avait pourtant bien commencé en 2005. Les frères Stallinger, des Autrichiens, avaient choisi Domat/Ems pour installer une nouvelle scierie industrielle. Le gouvernement des Grisons leur déroulait alors le tapis rouge: allégements fiscaux pendant dix ans, prêt de 10 millions à des conditions favorables et un financement de départ de 7,5 millions de francs. La commune de Domat/Ems sacrifiait une zone verte avec un petit bois de mélèzes pour permettre aux Autrichiens de s’installer en bordure de l’autoroute A13, juste à côté d’Ems-Chemie de Christoph Blocher. CFF Cargo et les Chemins de fer rétiques construisaient une station de chargement pour le rail.

En avril 2008, après une année et demie d’exploitation, Mayr-Melnhof, un des géants de la branche, autrichien lui aussi, reprend Stallinger. Mais les problèmes demeurent. Même si les Autrichiens sont en mesure d’offrir des prix supérieurs pour les troncs coupés et ébranchés, ils ne réussissent pas à faire le plein pour leur usine. Car en Suisse, comme en Europe, l’offre de grumes n’arrive pas à suivre la demande. «Un rapport erroné de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich avait calculé qu’au moins 10 millions de mètres cubes de bois supplémentaires pourraient être exploités en Suisse. En fait, la sous-exploitation ne dépasse pas 2 millions de mètres cubes, et dès le départ, la scierie de Domat/Ems a été surdimensionnée», explique Jean-François Rime.

Eviter la fermeture

Une analyse que ne dément pas Mayr-Melnhof. «L’usine a des dimensions si grandes qu’il faut des investissements supplémentaires pour qu’elle soit rentable», déclare sa porte-parole Angelika Svoboda. Pour 13,5 millions de francs, dont la moitié financée par la promotion économique du canton, le groupe veut ouvrir en 2011 une installation pour produire des granulés de bois – ou pellets selon le terme anglais consacré. Une stratégie qui fait bondir Jean-François Rime: «Il y a déjà une surproduction de pellets en Suisse et en Europe.»

Hansjörg Trachsel, directeur de l’économie publique des Grisons (PBD), explique à la Südost­schweiz que le canton a voulu éviter une fermeture de la scierie. Mais on comprend également que la motivation du gouvernement semble tenir à une préoccupation majeure: assurer aux communes du canton des bons prix pour le bois de leurs forêts.