Imaginez le président du Conseil d'Etat en patron d'entreprise high-tech, passant deux semaines par mois à Shanghai où travaille la moitié de l'effectif, l'autre à Appenzell. C'était le cas, jusqu'à l'an dernier, avec Bruno Koster à Appenzell Rhodes-Intérieures (AI). «Landammann», il dirigeait en même temps, avec son frère, la société Kuk Electronics. Cet exemple illustre plusieurs raisons du succès incontestable d'Appenzell et son faible taux de chômage de 1%.

La clé de la réussite ne se résume de loin pas à l'aspect fiscal, même si les Rhodes-Extérieures ont les plus bas taux de Suisse (voir l'interview de Köbi Frei). «Pour moi, en tant que président de la Chambre de commerce de Saint-Gall et des deux Appenzells, la référence, ce sont les Rhodes-Intérieures, plus dynamiques, auteurs d'une admirable diversification des activités, selon Konrad Hummler, associé-gérant de Wegelin. Les Rhodes-Intérieures ont davantage de «couleur, d'humour et sont plus douées pour le marketing», ce qui profite au tourisme, selon Karl Dobler. Pourtant en 1970, c'était la région la plus pauvre du pays, rappelle l'ex-patron de la promotion économique neuchâteloise. A son goût, les Rhodes-Extérieures sont plus «solennelles et strictes».

Les Rhodes-Extérieures ont un inconvénient géographique. La séparation en trois vallées rend plus difficile la transmission d'un message clair et la présentation d'une identité propre. Mais les Rhodes-Extérieures tirent bien mieux leur épingle du jeu que Saint-Gall, selon Konrad Hummler. Le banquier, qui pratique lui-même la musique appenzelloise, «plus proche du classique que du folklore, est intarissable sur les vertus appenzelloises. Celles-ci naissent de divers atouts:

Les raisons géographiques

Entre le lac de Constance et le Säntis, les fermes sont plus petites qu'ailleurs. Défavorisés par la géographie, les Appenzellois doivent davantage retrousser leurs manches et s'illustrer sur les marchés internationaux. C'est un peuple très ouvert à l'international, selon Karl Dobler. La révolution industrielle et textile y a démarré très tôt, sous l'impulsion de familles telles que les Zellweger au XIXe siècle. Ulrich, qui sillonnera le monde, sera le précurseur du commerce équitable, tandis que Salomon fonde l'assurance Helvetia.

Souvent ils s'exilent pour exprimer leur talent. C'est le défi majeur des deux demi-cantons d'être attractifs pour les jeunes, selon Köbi Frei, chef des Finances d'Appenzell Rhodes-Extérieures.

L'imagination

Si l'environnement est rude, il faut être «imaginatif, travailleur et persévérant. C'est une caractéristique essentielle des Appenzellois», selon Karl Dobler. Sinon comment expliquer que des vallées saint-galloises similaires soient désertiques alors que le tourisme resplendit à Appenzell. «Nous savons vendre mieux que d'autres, inventer des noms qui facilitent le succès d'une marque», poursuit Karl Dobler.

La marque Appenzell est vendue comme nulle autre. Et c'est vrai non seulement du fromage de renommée internationale et de l'apéritif Appenzeller, mais aussi de la viande séchée (Mostbröckli) et de quantité d'autres marques locales, comme le choix de Vollmond (pleine lune) pour la bière Locher.

L'effort de marketing se lit aussi dans l'établissement du nouveau restaurant tournant au sommet de la seule montagne d'Appenzell Rhodes-Intérieures, le Hoher Kasten. Un formidable pari touristique. Cet esprit entrepreneurial s'illustre ailleurs, dans la capacité à établir l'un des plus grands succès de l'hôtellerie wellness dans un véritable trou de la campagne locale, le Hof Weissbad, un établissement qui accuse un taux d'occupation record (98%).

L'esprit radin

La maîtrise des coûts est ancrée dans la culture locale. «Ici on tourne et retourne un sou plusieurs fois avant de le dépenser», explique un patron de société de service. Pourtant les Appenzellois ne ménagent pas leur peine. «Les employés ne comptent pas les heures. Ils ont coutume de rester au bureau tant qu'ils n'ont pas fini leur travail», selon ce même directeur. L'esprit économe se prolonge au niveau politique, puisque les deux demi-cantons n'ont pas de dette. On sous-estime aussi sa fortune. A Appenzell, la Banque cantonale est inscrite pour un franc au bilan, selon un expert.

L'esprit de corps

Si le taux de chômage est quasi nul, cela ne tient pas seulement à la bonne tenue des entreprises sur le marché international. Il existe 230 associations pour 10000 habitants. Tout se sait. Dès qu'un Appenzellois veut ou doit changer d'emploi, immédiatement le bouche-à-oreille fonctionne. On ne laisse pas en difficulté un semblable. Mais cela complique la vie des «étrangers» en quête de promotion.

L'humour appenzellois, spécialité des Rhodes-Intérieures, se matérialise par exemple par un chemin de randonnée (Witzweg). L'humour renforce le bonus sympathie dont jouit le canton, selon Robert Nef.

Dans les deux Appenzells, chacun hisse très haut sa responsabilité individuelle. L'esprit de liberté est ancré dans la culture. Le développement d'Appenzell trouve d'ailleurs ses origines des excès de protectionnisme de St. Gall, un lieu où les Guildes et leurs règlements bloquaient l'économie et le progrès. «Montesquieu s'est arrêté à Saint-Gall», ironise Karl Dobler. Cela explique aussi l'abondance des pratiques médicales alternatives à Appenzell.

L'écart culturel entre les demi-cantons se lit aussi dans l'organisation des séances du gouvernement. En bon allemand à Saint-Gall et en dialecte à Appenzell. Dans les Rhodes-Extérieures, on s'y tutoie, alors que dans l'autre demi-canton, le vouvoiement est de rigueur et l'on ajoute même la fonction ministérielle lorsqu'on s'adresse à un collègue. Une expression de sérieux de responsabilité.

La Landsgemeinde témoigne aussi de cette responsabilité. Chacun doit afficher son opinion en levant la main au vu et au su des voisins. Certes Herisau, après la vente de sa banque cantonale a supprimé cette institution, mais un projet tente de la faire renaître de ses cendres.

Témoin de ce libéralisme, l'or de la BNS a été confié aux communes pour qu'elles en fassent le meilleur usage. C'est la plus petite entité qui a la priorité et non le centre. Cela garantit une formidable efficacité administrative. Tous nos interlocuteurs soulignent l'accès direct avec le petit nombre de décideurs politiques capables de faire avancer un dossier. Le citoyen n'est pas coupé des élus.