Le grand jeu de la consolidation des bourses mondiales devrait s’accélérer dans les jours qui viennent. Le London Stock Exchange et Deutsche Börse, qui ont annoncé leur projet de fusion, ont jusqu’au 22 mars pour finaliser leurs plans. Les deux principales bourses européennes doivent boucler leur rapprochement «d’égal à égal» d’ici cette date afin de respecter les règles boursières britanniques, qui imposent un calendrier très serré pour les fusions ou acquisitions.

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Mais le jeu devrait très probablement être bousculé d’ici là. Pour contrer la naissance potentielle de ce géant, l’Américain Intercontinental Exchange (ICE) prépare lui aussi activement une offre sur la bourse de Londres et a recruté plusieurs banques conseils. Le Chicago Mercantile Exchange (CME) pourrait lui aussi se montrer intéressé.

La concentration des bourses mondiales en marche depuis une quinzaine d'années

La fusion entre les bourses de Londres et Francfort, financée par échange d’actions, donnerait naissance au leader européen du secteur. Il s’agirait de fait d’une prise de contrôle qui ne dit pas son nom par l’opérateur allemand, qui posséderait 54% du nouveau groupe, et dont le patron, Carsten Kengeter, deviendrait le directeur général. Seule concession faite à Londres: l’ensemble serait basé dans la capitale britannique.

Cette bataille se situe dans la droite ligne du grand mouvement de concentration des bourses mondiales, qui a débuté il y a une quinzaine d’années. Au fil des années, trois mastodontes de taille comparable ont vu le jour. L’Américain ICE, qui comprend la bourse de New York, le CME et la bourse de Hong Kong. Face à eux, les Européens jouent dans une catégorie nettement inférieure: Deutsche Börse a une valorisation boursière deux fois plus faibles, le LSE trois fois plus faibles, et Euronext, qui comprend notamment la bourse de Paris, dix fois plus faibles.

Paradoxalement, ces fusions n’ont pas grand-chose à voir avec les bourses à proprement parler. Aujourd’hui, l’échange d’actions n’est plus qu’une activité secondaire pour ces groupes. Au LSE, elle représente moins de 15% du chiffre d’affaires. A Deutsche Börse, c’est moins de 10%. Désormais, ces groupes gagnent de l’argent dans la «tuyauterie» qui entoure les bourses: les indices boursiers, le règlement et compensation des transactions, l’échange de produits dérivés…

Le London Stock Exchange l’illustre clairement. Sous la houlette de Xavier Rolet, le groupe a acheté des sociétés fournissant des indices boursiers (FTSE, Russell Group), très appréciés de ses grands clients. Il a aussi acquis LCH Clearnet, qui est une «chambre de compensation», ces organismes chargés d’assurer que les transactions boursières entre les acheteurs et les vendeurs soient effectivement réalisées.

De son côté, Deutsche Börse est un mastodonte dans les produits dérivés. Sa plateforme Eurex est l’une de plus utilisées au monde pour ce genre de produits, ainsi que sa chambre de compensation.

Concurrence et réglementation liée à la demande de transparence 

Cette vaste diversification est la conséquence des nouvelles réglementations boursières. Depuis 2007 en Europe, la concurrence entre les bourses est ouverte. Désormais, il est possible d’acheter ou de vendre des actions sur d’autres plateformes concurrentes, dites MTF («multilateral trading facility»). A Londres, le LSE n’assure plus que la moitié des volumes d’échanges, et cette part de marché diminue constamment. Les bourses avaient donc besoin de trouver un relais de croissance, et la concentration leur a permis de réaliser des économies de coûts.

Parallèlement, échaudés par la crise financière, les régulateurs ont imposé une série de nouvelles mesures pour assurer une meilleure transparence des marchés financiers. L’objectif est d’éviter au maximum les échanges de produits financiers de gré à gré, qui se font loin des regards, et de les ramener vers les bourses. Ainsi, une nouvelle règle imposée par la Banque centrale européenne, qui sera entièrement en vigueur l’année prochaine, va forcer la majorité des produits dérivés à passer par une chambre de compensation. La croissance se trouve désormais dans l’activité «post-trading»: c’est moins grand public que l’échange d’actions, mais beaucoup plus rentable.

Mais le mouvement de consolidation en Europe soulève de sérieux problèmes. Si le Royaume-Uni sort de l’Union Européenne, la bourse de Londres continuera-t-elle à suivre les réglementations imposées par Bruxelles, par exemple? Un rapprochement risque aussi de provoquer l’ire des autorités de la concurrence. En 2012, celles-ci avaient déjà bloqué l’acquisition d’Euronext par Deutsche Börse.