Analyse

Le grand retour des frontières en Europe

«La frontière n’est pas seulement limite ou obstacle, elle est la condition de l’exercice démocratique, elle instaure un lien durable entre ceux qu’elle abrite et donne le sentiment d’un monde commun», écrit Pascal Bruckner dans la préface d’«Indispensables Frontières», le nouvel ouvrage de Thierry Baudet

Analyse

Le grand retour des frontières en Europe

«La frontière n’est pas seulement limite ou obstacle, elle est la condition de l’exercice démocratique, elle instaure un lien durable entre ceux qu’elle abrite et donne le sentiment d’un monde commun», écrit Pascal Bruckner dans la préface d’Indispensables Frontières, le nouvel ouvrage de Thierry Baudet*, professeur de droit public à Leyde, aux Pays-Bas. Nous assistons au retour de la frontière sous l’angle tant politique qu’économique. Est-ce un mal? Est-ce un fait? Thierry Baudet fait valoir que la frontière ne définit pas seulement une juridiction, elle «rend possible l’exercice de la souveraineté ainsi que la formation et la préservation d’une loyauté nationale». L’UE participe grandement à ce mouvement, elle qui n’a «aucun compte à rendre aux communautés nationales» alors qu’elle «les soumet aux lois, décrets et à une jurisprudence qui n’est pas de leur fait», écrit-il dans un ouvrage au retentissement majeur dans les pays anglo-saxons. A son goût, en Europe, les Etats-nations sont «progressivement démantelés – d’en haut par le supranationalisme; d’en bas par le multiculturalisme».

Le professeur de droit défend que «l’erreur de la construction européenne fut non de garantir les frontières mais de vouloir les annuler, sous un grand mélange fédérateur». Le multiculturalisme a accentué le trait. «On a donc confondu les nations avec une boîte de petits pois dans lesquels on surajoute sans fin de nouveaux éléments sans se demander s’ils vont s’accorder», ajoute-t-il. Le résultat est triste. On a «transformé l’espace national en cohabitation de communautés hostiles ou indifférentes les unes des autres», conclut-il. Le spectacle des relations entre la Grèce et l’Allemagne et l’actualité de la zone euro en témoignent au quotidien. Il rappelle ainsi Charles Gave, dans Des Lions menés par des ânes. L’économiste prévoyait dès 2003 que l’euro ferait «remonter les vieilles haines ancestrales à la surface».

La crise de la dette conduit à l’opposé des objectifs d’harmonisation et de convergence proposés par Bruxelles comme source ultime du progrès. Une étude récente de l’institut Ifo, à Munich, appuie notre propos. Elle démontre simplement que l’effort considérable de l’UE en vue d’une réduction des inégalités à travers le fonds de cohésion, deuxième poste du budget de l’UE, n’a servi à rien. Les faits économiques révèlent le retour des frontières.

Giuseppe Bertola et Akos Valentinyi, les auteurs de l’étude de l’Ifo, analysent l’évolution de la productivité et du chômage au cours des trois dernières décennies. Durant de longues années, les écarts nationaux ont progressivement diminué. Puis le mouvement s’est arrêté. Les différences de productivité se sont accrues depuis 2005, soit bien avant la crise financière de 2008. Les écarts de chômage ont pour leur part attendu 2008 pour croître à nouveau. Aujourd’hui, les inégalités sont encore plus fortes qu’avant le début du siècle, selon les deux économistes.

Il peut paraître étrange que les différences de productivité au sein de l’UE15 aient pris l’ascenseur dès 2005. La raison se situe au sein des pays périphériques. L’Ifo en déduit que ce sont les mêmes facteurs nationaux qui avaient provoqué la convergence dans l’UE qui ont ensuite œuvré à la divergence. En effet, dès l’annonce de l’introduction de l’euro, en 1995, les capitaux ont afflué dans les pays périphériques, réduisant les écarts de productivité et de chômage entre les pays. Peu après l’an 2000, le manque d’investissement et la stagnation économique ont amené l’Allemagne et d’autres pays du centre à libéraliser le marché du travail. Les pays périphériques n’ont rien entrepris dans ce sens, si bien que leur productivité a diminué dès 2005. Leur conclusion mérite réflexion dans les sphères bruxelloises: «La convergence n’était en rien le fruit d’une politique de cohésion mais celui des attentes du marché.» Aujourd’hui, «les frontières reviennent avec une force décuplée», souligne l’Ifo.

L’échec de l’UE ne l’empêche naturellement pas de poursuivre sur la même voie et de s’étonner de son faible soutien populaire.

Sous l’angle du droit, «le supranationalisme réduit les options d’un Etat en matière de coopération libre et de relations internationales», relève Thierry Baudet. Comment les Etats pourraient-ils se féliciter de la réduction de leur marge de manœuvre? «La question des décisions juridiques légitimes devient en dernier lieu une question d’autorité sociale, et c’est cela qui est absent au niveau supranational», argumente l’essayiste.

L’UE, «quintessence d’un projet supranational», consiste à remettre en cause le concept même d’Etat. C’est l’Europe de Jean Monnet, méfiant à l’égard de la démocratie, et plus tard des partis socialistes. Il ne cherche pas à «créer une souveraineté européenne, mais à dissoudre les frontières, la souveraineté et les compétences de ses membres», critique l’auteur. L’UE nage en eaux dangereuses. «Toutes les tentatives dans l’histoire de recréer l’Empire romain, ce fantôme qui hante nos histoires, se sont terminées dans la guerre», rappelle Charles Gave.

L’UE multiplie les efforts pour montrer qu’elle ne deviendra pas un Etat fédéral, mais elle se contredit avec ses revendications d’identité européenne et d’union toujours plus étroite. La contradiction s’explique par la thèse fonctionnaliste des institutions d’Ernst Haas: «Le fonctionnalisme s’appuie sur le gradualisme et l’indirection pour atteindre son objectif. Il avance à petits pas sans plan logique clair pour éviter de perdre son soutien.» On comprend mieux l’explosion des compétences que s’approprie l’UE, les dizaines de milliers de règlements qui minent la souveraineté des Etats. Un jeu de pouvoir technocratique qui emporte tout: «La protection d’un terrain de jeu homogène permet de déclarer que la politique nationale est susceptible de connaître une intrusion de l’administration européenne», explique Thierry Baudet. Le principe de subsidiarité est même utilisé pour centraliser et non décentraliser. Dans ces conditions, la «démocratie européenne» ressemble de plus en plus à l’évidence aux «démocraties populaires», ose Charles Gave.

* «Indispensables Frontières», Thierry Baudet, Editions du Toucan, 2015, 350 p.

Ce sont les mêmes facteurs nationaux qui avaient provoqué la convergence dans l’UE qui ont ensuite œuvré à la divergence

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