L’invité

La grande divergence ou les méfaits de l’euro

Si on fait abstraction de l’Allemagne et de deux ou trois petits pays, la monnaie unique a été et reste une calamité pour les peuples de la zone, une cote mal taillée depuis le début, qui pèse aussi sur le reste du monde. Faut-il espérer que l’euro s’écroule pour repartir de l’essentiel?

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La grande divergence conjoncturelle et les méfaits de l’euro

Le premier graphique ci-contre met en évidence la grande divergence conjoncturelle qui divise et afflige actuellement le monde occidental. On y voit que l’économie américaine s’est redressée avec une belle régularité après le creux de la crise en 2009. La trajectoire de l’Allemagne a aussi été positive, en moins franc et moins régulier, avec stagnation en 2012 et 2013, puis reprise en 2014. La zone euro, par contre, offre un spectacle désolant: ses économies ont moins produit en 2014 qu’en 2007 – à sept ans de distance! Si on prend la zone euro sans l’Allemagne, le manque à produire est encore plus consternant.

Pourquoi cette grave divergence? Les rigidités structurelles, celles des marchés du travail en particulier, sont sûrement une des causes. Les économies américaine et allemande sont, dans l’ensemble, plus souples et adaptables que la plupart de celles de la zone euro hors Allemagne. Mais ce n’est pas la seule cause ni même, peut-on penser, la plus importante. C’est plutôt aux politiques conjoncturelles (monétaires et budgétaires) qu’il faut attribuer la principale responsabilité pour la divergence.

Aujourd’hui encore, certains pensent que si une économie est structurellement saine, il n’est nul besoin pour l’Etat d’intervenir pour corriger les aléas de sa trajectoire conjoncturelle. Toute l’histoire économique montre le contraire. Si une économie est frappée par un important choc négatif, les effets de ce dernier peuvent être atténués, sinon supprimés, au moyen des politiques conjoncturelles. Celles-ci peuvent certes être mal conçues ou même aller à fin contraire, la Grande Dépression des années 1930 en étant un exemple frappant. Mais des politiques adéquates et appliquées en temps voulu apporteront un soulagement bienvenu. Si la Réserve fédérale (Fed) n’avait pas, sous l’impulsion de Ben Bernanke, réagi immédiatement et vigoureusement à la crise qui s’est déclenchée en 2008, les Etats-Unis auraient très bien pu sombrer dans une nouvelle grande dépression – et peut-être le reste du monde occidental avec eux.

Pour qu’on puisse lui assigner un but précis, la politique conjoncturelle doit cependant s’appliquer à un ensemble économique relativement homogène. Ou, à défaut d’homogénéité suffisante, cet ensemble doit connaître une intégration fiscale et budgétaire poussée. Une assurance chômage financée de manière centrale permettra ainsi d’atténuer un choc qui ne frapperait qu’une région de l’ensemble, mais pas les autres. Il en ira de même pour d’autres transferts fiscaux entre régions. Une mobilité interrégionale de la main-d’œuvre aidera aussi.

Mais si un ensemble économique avec une monnaie unique est par trop hétérogène, qu’il ne connaît qu’une intégration fiscale rudimentaire et que la main-d’œuvre y est peu mobile, il ne sera pas possible de formuler une politique adéquate pour toutes ses régions à la fois dès lors qu’elles se trouvent face à des situations différentes.

C’est là ce qui s’est passé et qui se passe toujours pour les économies nationales de la zone euro, où il n’y a plus qu’une seule politique monétaire, celle de la Banque centrale européenne (BCE). Les politiques budgétaires et fiscales de ces pays sont aussi corsetées, entre autres par le Pacte de croissance et de stabilité. La politique monétaire de la BCE semble plus ou moins adéquate pour l’Allemagne; encore qu’on pourrait arguer que l’économie de ce pays souffre d’un taux de change trop «favorable», qu’elle exporte donc trop et n’importe pas assez, comme c’était le cas de la Suisse à l’époque du cours plancher (LT du 09.02.2015). Mais cette politique de la BCE n’est manifestement pas celle qui convient à d’autres pays comme la France, l’Italie et l’Espagne, pour ne pas parler de la Grèce. Il en va de même pour les politiques budgétaires et fiscales. Tout cela ne diminue en rien, il faut le souligner, la nécessité de diverses adaptations structurelles, tout au contraire. Politiques conjoncturelles adéquates et adaptations structurelles doivent aller la main dans la main, chaque pays devant trouver le «cocktail» qui convient le mieux à sa situation.

On ne peut pas récrire l’histoire, mais il est hautement probable que si les pays de la zone euro avaient conservé leur souveraineté monétaire et budgétaire, ceux qui ont été frappés de plein fouet par la crise auraient pu se rétablir mieux et plus vite. Le second graphique fournit une indication dans ce sens. En Europe, la Grande-Bretagne, la Suède, la Norvège et la Suisse ont en commun d’avoir conservé leur propre monnaie. Or ces pays ont connu une trajectoire tout autre que celle de la zone euro. Ce n’est très probablement pas une coïncidence. Même la Grande-Bretagne, qui souffre d’une dette publique élevée et d’une productivité problématique pour des raisons structurelles, a pu s’en tirer mieux que la zone euro. On remarque la performance exceptionnelle de l’économie suisse, meilleure même que celle des Etats-Unis.

Une conclusion «hérétique» s’impose donc avec force: si on fait abstraction de l’Allemagne et de deux ou trois petits pays, la monnaie unique a été et reste une calamité pour les peuples de la zone, une cote mal taillée depuis le début, qui pèse aussi sur le reste du monde via les échanges commerciaux et financiers. Dès avant sa création, beaucoup d’économistes avaient prédit qu’une monnaie unique, et donc une seule banque centrale, était un projet qui risquait fort de mal tourner en l’absence d’un pouvoir politique commensurable. La suite des événements leur a donné raison. Il se pourrait bien que les petits ennuis actuels avec la Grèce ne soient qu’un début.

La monnaie unique était censée pousser l’Europe vers une unification politique. C’est le contraire qui s’est produit. Les conséquences économiques de l’euro ont alimenté une aliénation croissante des peuples envers l’UE en général et ont favorisé la montée de mouvements populistes et anti-UE. Angela Merkel dit en général des choses sensées, avec cependant une gravissime exception: «Si l’euro échoue, l’Europe échoue!» En réalité, c’est l’euro qui risque de faire échouer l’Europe.

Il crève les yeux que les Etats-Unis d’Europe sont la solution pour notre continent. L’histoire montre cependant qu’une fusion d’Etats préexistants pour former une nouvelle entité politique, fédérale de préférence, ne peut se faire qu’à la faveur d’une grande commotion telle une guerre: pensez à la guerre d’indépendance et à la guerre civile dans le cas des Etats-Unis ainsi qu’aux unifications italienne et allemande au XIXe siècle.

On en viendrait donc presque à espérer, non pas bien sûr qu’une guerre survienne en Europe, mais que la monnaie unique s’écroule dans un grand nuage de poussière! Les conséquences à court terme d’une pareille secousse tellurique seraient sans doute fort dommageables, mais la débâcle inciterait peut-être les Européens en général et l’eurocratie en particulier à reprendre tout le problème à la base et à se concentrer enfin sur ce qui compte vraiment: l’unification politique du continent. C’est ainsi qu’on peut injecter un peu d’optimisme dans le pessimisme.

* Professeur honoraire d’économie, Faculté des HEC, UNIL

La monnaie unique a été et reste une calamité pourles peuples de la zone,une cote mal taillée

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