«Il est impensable que la loi reste inchangée!» s'exclame Paul Sellers, conseiller sur la politique du temps de travail auprès du syndicat britannique Trade Union Congress. Selon une enquête publiée début janvier par l'organisme, pas moins de 5 millions de Britanniques travaillent l'équivalent d'un jour supplémentaire par semaine sans être rémunérés. La Grande-Bretagne figure en tête de classement de l'ex-Europe des Quinze avec 14% des employés excédant régulièrement les 48 heures de travail par semaine, soit 2,5 fois plus que la moyenne des autres Etats-membres (voir tableau).

Cette révélation alarmiste n'est toutefois guère surprenante. Car jusqu'à présent, la Grande-Bretagne est le seul pays européen à avoir utilisé de manière systématique et individuelle (c'est-à-dire sans passer par les syndicats) la clause d'opt-out de la directive européenne sur le temps de travail obtenue en 1993. Celle-ci donne en effet le choix aux employés (à l'exception de certains domaines d'activité comme les transports ou le travail en mer) de renoncer à leur droit, régi par la directive, de travailler un maximum de 48 heures par semaine. Une exception que le gouvernement britannique tente désespérément de conserver, afin de préserver la compétitivité de son industrie.

Pour David Lascelles, codirecteur du think tank londonien Centre for the Study of Financial Innovation, la directive sur le temps de travail est particulièrement menaçante pour la place financière londonienne. «Une des forces de la City est sans aucun doute la flexibilité de son marché du travail, sa forte culture du risque et sa capacité à recruter et à licencier en fonction de la fluctuation des marchés. La perte de cet avantage affaiblirait rapidement sa position vis-à-vis de New York», argumentait-il dans une étude publiée au printemps dernier. Le risque d'une législation excessive fait en effet frémir la communauté financière londonienne.

Néanmoins, pour Mark Yeandle, senior consultant chez Z/Yen, le nombre d'heures physiquement travaillées possède moins d'importance que d'autres facteurs comme la productivité, l'expertise et la flexibilité du marché de l'emploi. «De nombreuses banques étrangères s'installent à Londres car il y est facile de recruter et de licencier. L'abandon de la clause d'opt-out ne changera donc pas grand-chose pour l'industrie des services financiers», estime-t-il.

Quoi qu'il en soit, la situation particulière dont bénéficie la Grande-Bretagne pourrait bientôt prendre fin. Car la pression de la part des syndicats et autres pays membres de l'Union européenne comme la France ne cesse de croître, pour deux raisons principales.

Tout d'abord, selon les arguments de la Commission européenne et des syndicats - réfutés par le gouvernement britannique - les règles de la directive ne sont pas toujours respectées. D'un côté, les employés britanniques sont souvent obligés de signer la clause d'opt-out en même temps que leur contrat de travail - sous peine d'être discriminés - alors que, de l'autre, les employeurs omettent de tenir un registre des heures de travail pour ceux qui la signent.

Ensuite, les nombreuses heures de travail ont des conséquences négatives. Les coûts des maladies liées au stress frôlent les 4,7 milliards de livres par année, alors que le niveau de contentement de la population britannique est resté virtuellement inchangé au cours des trente dernières années, malgré une augmentation de 80% du revenu par habitant. En une des librairies l'été dernier, le livre de Madeleine Bunting*, journaliste au Guardian, a mis le doigt sur le problème: certes, certains travailleurs apprécient pour des raisons financières de pouvoir travailler davantage. Mais nombre d'entre eux se sentent prisonniers de leurs longues heures de travail et les effets sur leurs santé, niveau de stress et qualité de vie s'en ressentent.

Suite au vote l'été dernier du Parlement européen sur l'abandon progressif de la clause d'opt-out et malgré un lobbying intensif de la part du gouvernement, la directive sur le temps de travail est aujourd'hui soumise à une révision. Un accord pourrait aboutir sous la présidence autrichienne. Mais pour la Fédération britannique des petites entreprises, une chose est claire: «L'abandon de cette clause serait désastreux pour nous et nous serions furieux contre le gouvernement s'il décidait de le faire», vocifère Simon Briault, porte-parole de l'organisme.