Le 29 octobre, près de 15 millions d'actions de Lonza antérieurement détenues par Martin Ebner et la Banque Cantonale de Zurich changeaient de mains. Deutsche Bank les avait placées principalement auprès d'investisseurs institutionnels anglais, américains, suisses et allemands au prix de 85 francs l'unité, qui correspondait au cours du jour. A ce jour, cette transaction hors Bourse représentant 1,2 milliard de francs est sans doute la plus importante du genre en Europe. Comment mène-t-on des opérations internationales de ce type, courantes aux Etats-Unis, et quelles sont leurs implications?

Albéric de Coulange, responsable à Deutsche Bank des actions suisses à l'échelle internationale (Head Global Equities Switzerland), explique que le rôle de la banque est dans un premier temps de faire connaître la société dont les titres doivent être placés. Dans le cas de Lonza, une importante tournée de présentation, à laquelle participaient le président et le directeur général de l'entreprise, a été organisée, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Pour qu'un tel «roadshow» soit un succès, la banque organisatrice doit disposer d'un réseau solidement implanté dans les pays visités.

Il s'agit alors d'accumuler la demande pour les titres, soit à un prix fixé d'avance, soit au prix du marché. Dans le premier cas, le prix déterminé est inférieur au cours du marché, parce que la banque prend un risque. Dans la deuxième formule, choisie pour la transaction sur Lonza, la banque additionne les demandes jusqu'au moment qui lui paraît opportun. Ce procédé de «book building accéléré» a permis à Deutsche Bank de réunir pour Lonza quatre fois le nombre de souscriptions possibles. «Dans un marché qui a pourtant fort peu d'appétit», souligne Albéric de Coulange.

Soutenir la demande globale

Aujourd'hui, beaucoup de sociétés sont amenées à se séparer d'importants blocs de participations. Si elles le font à la Bourse, cela exerce évidemment une forte pression sur les cours. D'où l'intérêt des ventes par «book building», qui tendent à se multiplier. Deux jours après l'opération Lonza, Deutsche Bank a d'ailleurs vendu de la même manière, et avec un égal succès, 10 millions d'actions de Continental (en Allemagne), pour son propre compte.

L'intérêt véritable de la démarche est de stimuler et de soutenir la demande à l'échelle globale. Cela présuppose un bilan très solide et un réseau international efficace. En Europe, UBS et Deutsche Bank sont les leaders en ce domaine, devant Credit Suisse First Boston. Ces instituts sont d'ailleurs les seuls véritables «global brokers» au côté des américains Merrill Lynch, Goldman Sachs ou Morgan Stanley, pour ne citer qu'eux. Selon Albéric de Coulange, l'écart entre les «global brokers» et les «brokers régionaux» ne cesse de se creuser.

La multiplication de ce type de ventes à l'échelle internationale ne peut que contribuer à une modification dans la composition de l'actionnariat des sociétés, notamment en Suisse. Ce changement, d'ailleurs aussi inévitable en Bourse puisque de très gros acheteurs suisses traditionnels tels que Rentenanstalt, Zurich ou Winterthur ont vendu ou sont vendeurs, ne sera pas sans conséquences sur l'évolution du management, désormais exposé aux pressions d'investisseurs étrangers, souvent plus actifs et plus méfiants. Pour ce qui est du rôle de Deutsche Bank en Suisse, il note que la banque allemande traite une part substantielle du marché des actions (7%) et compte clairement s'y affirmer aux côtés de UBS et de Credit Suisse. Du reste, selon l'institut Dealogic, la vente des titres Lonza, survenant notamment après celle d'Adecco, a propulsé DB au premier rang des «vendeurs» d'actions suisses hors Bourse («bookrunners») pour l'année 2002, avec des transactions se montant à plus de 1,6 milliard d'euros et représentant une part de marché de près de 34%.