Pas même l’entrée, tout juste un amuse-bouche. C’est ce à quoi l’on pourrait comparer ce premier trimestre pour les 20 entreprises suisses cotées au SMI, indice phare de la bourse suisse, quant aux effets qu’aura la crise sanitaire sur leurs affaires. En début d’année, seules la Chine puis l’Asie étaient en proie à ce qui n’était alors qu’une épidémie affectant principalement leurs activités dans ces pays. Jusqu’à ce que le coronavirus gagne l’Europe puis les Etats-Unis – leurs principaux marchés –, qui ont tour à tour, dès mi-mars, imposé des restrictions aux activités pour endiguer la crise sanitaire.

«Ces mesures ne sont intervenues que sur les deux dernières semaines du trimestre. Celui-ci ne reflète donc pas l’ampleur des conséquences qu’elles ont eues – et ont encore – sur la marche des affaires», souligne Françoise Mensi, gérante de portefeuille à la banque Bonhôte. Fermetures de frontières, d’usines et de commerces, annulations d’événements sportifs et culturels et règles de confinement, «dont la nécessité sanitaire n’est pas contestée, ont infligé aux économies le pire choc survenu en près de cent ans», pointent les analystes de Vontobel.

Une récession que les marchés ont d’ores et déjà anticipée: l’indice SMI, regroupant les 20 plus importantes capitalisations boursières helvétiques, s’est enfoncé dans le rouge, avec des pertes cumulées de 12,3% entre janvier et mars. Lorsqu’ils sont publiés, les revenus de certaines de ces grandes sociétés cotées ont brutalement chuté sur la période, de 6, 9 ou 11%, tandis que leurs actions ont parfois perdu jusqu’à 30 ou 40% de leur valeur.

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Industrie en ligne de front

A l’instar du secteur du luxe – Richemont et Swatch Group – temporairement privés de boutiques. «Ils devraient subir quelque temps encore l’absence de touristes, qui représentent une part importante de leur clientèle, en raison des restrictions de voyage, relève Eleanor Taylor Jolidon, coresponsable actions suisses et mondiales à UBP. Dans une statistique publiée jeudi, Euromonitor s’attend à un repli de 18% des ventes mondiales du luxe au deuxième trimestre, de plus de 26% en Suisse où près d’un tiers des dépenses dans l’horlogerie sont le fait de touristes.

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L’industrie lourde subit elle aussi une baisse globale de la demande, frappée par des fermetures d’usines pour des métiers peu compatibles avec le télétravail, et d’un repli des commandes. «C’est une branche fortement exposée aux cycles conjoncturels, avec des titres très réactifs à l’instabilité», poursuit Eleanor Taylor Jolidon. Le cimentier LafargeHolcim et le groupe technologique ABB ont ainsi reculé de 36% et 29% à la bourse.

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Le spécialiste des sanitaires Geberit et le fabricant de colles et revêtements Sika s’en tirent un peu mieux: «Tous deux sont exposés au secteur sensible de la construction, mais bénéficient du marché des rénovations pour le premier et de baisses de coûts des matières premières pour le second», relève Nicolas Bürki de Mirabaud Asset Management. Il se dit toutefois modérément optimiste. La branche industrielle dans son ensemble entrevoit une «baisse massive du chiffre d’affaires à partir du deuxième trimestre», sans amélioration en vue pour l’instant, indiquait récemment la faîtière Swissmem.

Prudence aussi envers les grandes banques Credit Suisse et UBS qui ont certes vu leurs bénéfices bondir de 75%, respectivement 40%, en raison d’effets exceptionnels et d’un environnement plutôt favorable en début d’année. Mais dans un contexte de récession, les risques de défaut sont inévitablement à la hausse, ce qui a pour effet de peser sur les cours (-39,2% et -26,9%). En outre, «les récentes interventions des banques centrales pour juguler la crise laissent présager que les taux resteront très bas pour longtemps, de quoi éroder encore les marges des banques», ajoute Gilles Prince, responsable des investissements chez Edmond de Rothschild.

Facture salée des indemnisations

Quant aux assureurs, leur contre-performance boursière s’explique par les montants qu’atteindront les indemnisations liées à la pandémie et les pertes subies dans leurs portefeuilles d’investissements, qui auront une incidence sur leur bilan, analyse Françoise Mensi.

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L’assureur britannique Lloyd’s évaluait jeudi ces pertes à 203 milliards de dollars au niveau mondial: 107 milliards de dédommagements (annulation d’événements ou assurance sur les voyages, par exemple) et 96 milliards de moins-values sur les actifs financiers. Pour Zurich Insurance, la facture devrait atteindre 750 millions de dollars. Le réassureur Swiss Re calculait que l’annulation d’événements majeurs pourrait lui coûter plus de 500 millions de dollars, dont 250 millions rien que pour le report des Jeux olympiques de Tokyo.

Les plus lourdes pertes, c’est Adecco qui les subit: le spécialiste du travail temporaire, dont l’action a chuté de près de 40% entre janvier et mars, a vu son bénéfice net diminuer d’un tiers (à 154 millions d’euros) – fermetures d’entreprises et d’usines ont entraîné des pertes d’emploi et un gel de l’embauche. «Le groupe pourrait être bénéficiaire au moment de la reprise car dans un contexte post-crise, les entreprises qui rengagent font preuve de prudence et se tournent vers les contrats temporaires», note Nicolas Bürki.

Bénéficiaires de la «nouvelle normalité»

A l’autre extrême du tableau, le chimiste valaisan Lonza, avec un bond de 7,4% des recettes et des gains de près de 18% à la bourse entre janvier et mars, «en tant que fournisseur d’ingrédients actifs pour la pharma», relève Eleanor Taylor Jolidon. D’autant mieux orienté depuis l’annonce début mai de son partenariat avec l’américain Moderna pour un vaccin contre le Covid-19. Même contexte favorable pour Roche, dont l’expertise dans les diagnostics s’avère utile dans le cadre de la crise sanitaire, tandis que l’un de ses médicaments existants (Actemra) a montré son efficacité dans le traitement de complications liées au Covid-19. A l’inverse de Novartis, qui a quelque peu subi la controverse autour de l’hydroxychloroquine, antipaludique dont il est l’un des fabricants.

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Dans ce que les analystes de Vontobel qualifient de «nouvelle normalité», les préoccupations sanitaires ont une place prépondérante. SGS l’a compris et se lance dans la certification de désinfections de sites ou de conformité des masques. Givaudan en est aussi partiellement bénéficiaire: touché dans sa division parfumerie fine (luxe), le spécialiste genevois des arômes et parfums a rapidement adapté ses capacités pour la production de gel désinfectant. Vient ensuite un besoin accru de sécurité alimentaire, selon la banque zurichoise, dont profite également Nestlé. Outre sa nature historiquement défensive, le géant veveysan réagit en constituant d’importants stocks d’ingrédients et en simplifiant ses lignes de production pour assurer la demande.

Enfin, «le confinement s’est aussi traduit par un besoin accru en outils de communication et infrastructures numériques, dont a bénéficié Swisscom», souligne Françoise Mensi – dans une moindre mesure cependant que son dauphin du SPI Logitech, dont les recettes ont gagné 7%, avec des ventes de solutions de visioconférence en hausse de 60%. «Ces tendances favorables pour ces secteurs vont probablement perdurer, du moins à moyen terme», selon Gilles Prince.

Le plus dur à venir?

L’analyste se montre beaucoup plus prudent quant à un rebond généralisé: «Le marché continue de croire à une reprise rapide et robuste. Alors qu’au niveau des fondamentaux (emploi, indice de consommation), les indicateurs montrent plutôt une remontée lente et graduelle.»

La bourse suisse a récupéré près de 60% des pertes dues à la crise, note Vontobel. Mais elle le doit largement à la dominance de ses trois titres phares, Nestlé, Roche et Novartis, de nature défensive, reflétant assez peu l’économie helvétique – le SMI ne compte par exemple aucune valeur de la branche lourdement affectée du tourisme; et à ce titre, le détaillant aéroportuaire Dufry, coté au SPI, montre l’ampleur potentielle de la déroute: chute d’un quart du revenu trimestriel, ventes réduites à néant en avril (-94%) et un cours qui s’est effondré de plus de 70% en bourse.

Un optimisme exagéré, selon Eleanor Taylor Jolidon, porté par les interventions sans commune mesure des Etats et des banques centrales au chevet de l’économie, ajoute Nicolas Bürki. Mais qui ne tient pas compte du risque d’une nouvelle vague d’infections. Auquel cas, le pire pourrait être à venir.